«Nul ne peut trouver la lumière à lui tout seul. La vérité ne se révèle plus aux penseurs retirés sur la montagne. Elle ne se révèle même plus à des cénacles détachés comme des cloîtres sur les divers sommets de la pensée. Elle s'y élucubre, et rien de plus. Pour trouver, à l'heure dite, la vérité applicable aux sociétés en travail, il faut se réunir, il faut peser toutes les opinions, il faut se communiquer les uns aux autres, discuter et se consulter, afin d'arriver tant bien que mal, à une formule qui ne peut jamais être la vérité absolue, Dieu seul la possède, mais qui est la meilleure expression possible de l'aspiration des hommes à la vérité. Voilà pourquoi j'ai la fièvre, voilà pourquoi je m'assimile avec ardeur toutes les idées qui me frappent, voilà pourquoi je parle jusqu'à m'épuiser, jusqu'à divaguer, parce que parler, c'est penser tout haut et qu'en pensant ainsi tout haut je vas plus vite qu'en pensant tout bas et tout seul. Vous autres qui m'écoutez, et toi tout le premier, qui écoutes plus attentivement que personne, vous tenez trop de compte des éclairs fugitifs qui traversent mon cerveau. Vous ne vous attachez pas assez à la nécessité de me suivre comme on suit un guide dévoué et aventureux sur un chemin dont il ne connaît pas lui-même tous les détours, mais dont sa vue perçante et son courage passionné ont su apercevoir le but lointain. C'est à vous de m'avertir des obstacles, à vous de me ramener dans le sentier quand l'imagination ou la curiosité m'emportent. Et cela fait, si vous vous impatientez de mes écarts, si vous vous lassez de suivre un pilote incertain de sa route, cherchez-en un meilleur, mais ne le méprisez pas pour n'avoir pas été un dieu, et ne le maudissez pas pour vous avoir montré des rives nouvelles conduisant plus ou moins à celle où vous voulez aborder.
«Quant à toi, je te trouve exigeant et injuste, écolier sans cervelle! Tu ne sais rien, tu l'avoues, et tu ne voulais rien apprendre, tu l'as déclaré. Puis, tout à coup, la fièvre de savoir s'étant emparé de toi, tu as demandé du jour au lendemain la science infuse, la vérité absolue. Vite, vite, donnez le secret de Dieu à M. George Sand, qui ne veut pas attendre!
«Eh bien! ajouta-t-il après un feu roulant de ces plaisanteries sans aigreur qu'il aimait à saisir comme des mouches qu'on attrape en courant, moi je fais une découverte, c'est que les âmes ont un sexe et que tu es une femme. Croirais-tu que je n'y avais pas encore pensé? En lisant Lélia et tes Premières Lettres d'un voyageur, je t'ai toujours vu sous l'aspect d'un jeune garçon, d'un poète enfant dont je faisais mon fils, moi dont la profonde douleur est de n'avoir pas d'enfans et qui élève ceux du premier lit de ma femme avec une tendresse mêlée de désespoir. Quand je t'ai vu réellement pour la première fois, j'ai été étonné comme si l'on ne m'avait pas dit que tu t'habilles d'une robe et que tu t'appelles d'un nom de femme dans la vie réelle. J'ai voulu garder mon rêve, t'appeler George tout court, te tutoyer comme on se tutoie sous les ombrages virgiliens, et ne te regarder à la clarté de notre petit soleil que le temps de savoir chaque jour comment se porte ton moral. Et, en vérité, je ne connais de toi que le son de ta voix, qui est sourd et qui ne me rappelle pas la flûte mélodieuse d'une voix de femme. Je t'ai donc toujours parlé comme à un garçon qui a fait sa philosophie et qui a lu l'histoire. A présent je vois bien, et tu me le rappelles, que tu as l'ambition et l'exigence des esprits incultes, des êtres de pur sentiment et de pure imagination, des femmes en un mot. Ton sentiment est, je l'avoue, un impatient logicien qui veut que la science philosophique réponde d'emblée à toutes ses fibres et satisfasse toutes ses délicatesses; mais la logique du sentiment pur n'est pas suffisante en politique, et tu demandes un impossible accord parfait entre les nécessités de l'action et les élans de la sensibilité. C'est là l'idéal, mais il est encore irréalisable sur la terre, et tu en conclus qu'il faut se croiser les bras en attendant qu'il arrive de lui-même.
«Croise donc tes bras et va-t'en! Certes, tu es libre de fait; mais ta conscience ne le serait pas si elle se connaissait bien elle-même. Je n'ai pas le droit de te demander ton affection. J'ai voulu te donner la mienne. Tant pis pour moi; tu ne me l'avais pas demandée, tu n'en avais pas besoin. Je ne te parlerai donc pas de moi, mais de toi-même, et de quelque chose de plus important que toi-même, le devoir.
«Tu rêves une liberté de l'individu qui ne peut se concilier avec le devoir général. Tu as beaucoup travaillé à conquérir cette liberté pour toi-même. Tu l'as perdue dans l'abandon du cœur à des affections terrestres qui ne t'ont pas satisfait, et à présent tu te reprends toi-même dans une vie d'austérité que j'approuve et que j'aime, mais dont tu étends à tort l'application à tous les actes de ta volonté et de ton intelligence. Tu te dis que ta personne t'appartient et qu'il en est ainsi de ton âme. Eh bien! voilà un sophisme pire que tous ceux que tu me reproches et plus dangereux, puisque tu es maître d'en faire la loi de ta propre vie, tandis que les miens ne peuvent se réaliser sans des miracles. Songe à ceci que, si tous les amans de la vérité absolue disaient comme toi adieu à leur pays, à leurs frères, à leur tâche, non-seulement la vérité absolue, mais encore la vérité relative n'auraient plus un seul adepte. Car la vérité ne monte pas en croupe des fuyards et ne galoppe pas avec eux. Elle n'est pas dans la solitude, rêveur que tu es! Elle ne parle pas dans les plantes et dans les oiseaux, ou c'est d'une voix si mystérieuse que les hommes ne la comprennent pas. Le divin philosophe que tu chéris le savait bien quand il disait à ses disciples: «Là où vous serez seulement trois réunis en mon nom, mon esprit sera avec vous.»
«C'est donc avec les autres qu'il faut chercher et prier. Si peu que l'on trouve en s'unissant à quelques autres, c'est quelque chose de réel, et ce qu'on croit trouver seul n'existe que pour soi seul, n'existe pas par conséquent. Va-t'en donc à la recherche, à la poursuite du néant; moi je me consolerai de ton départ avec la certitude d'être, en dépit des erreurs d'autrui et des miennes propres, à la recherche et à la poursuite de quelque chose de bon et de vrai.»
Ayant tout dit, il sortit, un peu sans que j'y fisse attention, car j'étais absorbée par mes propres réflexions sur tout ce qu'il venait de dire, en des termes dont la plume ne peut donner qu'une sèche analyse.
Quand je voulus lui répondre, pensant qu'il était dans la pièce voisine, où il se retirait quelquefois pour faire, tout à coup brisé, une sieste de cinq minutes, je m'aperçus qu'il était parti tout à fait et qu'il m'avait enfermée. Je cherchai la clef partout, il l'avait mise dans sa poche, et j'avais donné congé pour le reste de la journée à la femme qui me servait, et qui avait la seconde clef de l'appartement. J'attribuai ma captivité à une distraction d'Éverard, et je me remis à réfléchir tranquillement. Au bout de trois heures il revint me délivrer, et comme je lui signalais sa distraction: «Non pas, me dit-il en riant, je l'ai fait exprès. J'étais attendu à une réunion, et, voyant que je ne t'avais pas encore convaincue, je t'ai mise au secret afin de te donner le temps de la réflexion. J'avais peur d'un coup de tête et de ne plus te retrouver à Paris ce soir. A présent que tu as réfléchi, voilà ta clef, la clef des champs! Dois-je te dire adieu et aller dîner sans toi?
—Non, lui répondis-je, j'avais tort; je reste. Allons dîner et chercher quelque chose de mieux que Babeuf pour notre nourriture intellectuelle.»
J'ai rapporté cette longue conversation parce qu'elle raconte ma vie et celle de la vie d'un certain nombre de révolutionnaires à ce moment donné. Pendant cette phase du procès d'avril, le travail d'élucubration était partout dans nos rangs, parfois, savant et profond, parfois naïf et sauvage. Quand on s'y reporte par le souvenir, on est étonné du progrès qu'ont fait les idées en si peu de temps, et moins effrayé par conséquent du progrès énorme qui reste à faire.