Cela eût été bon à une nature forte et par conséquent modérée: cela était mauvais à une nature qui n'était qu'ardente et qui passait rapidement d'un excès à l'autre. Il s'écriait alors que j'avais l'inexorable vérité pour moi, que j'étais plus philosophe et plus éclairée que lui, qu'il était un malheureux poète toujours trompé par des chimères. Que sais-je? Cette cervelle impressionnable, cet esprit naïf dans la modestie autant qu'il était sophistique et impérieux dans l'orgueil, ne connaissait de terme moyen à aucune chose. Il parlait de quitter sa carrière politique, sa profession, ses affaires, et de se retirer dans sa petite propriété pour lire des poètes et des philosophes à l'ombre des saules et au murmure de l'eau.

Il me fallait alors lui remonter le moral, lui dire qu'il poussait ma logique jusqu'à l'absurde, lui rappeler les belles et excellentes raisons qu'il m'avait données pour me tirer de ma propre apathie, raisons qui m'avaient persuadée et depuis lesquelles je ne parlais plus sans respect de la mission révolutionnaire et de l'œuvre démocratique.

Nous n'avions plus de querelles sur le babouvisme. Il avait quitté ce système pour en creuser un autre. Il relisait Montesquieu. Il était modéré en politique pour le moment, car je l'ai toujours connu sous l'influence d'une personne ou d'un livre. Un peu plus tard, il lut l'Oberman de Senancourt et parla pendant trois mois de se retirer au désert. Puis il eut des idées religieuses et rêva la vie monastique. Il devint ensuite platonicien, puis aristotélicien; enfin, à l'époque où j'ai perdu la trace de ses engouemens, il était revenu à Montesquieu.

Dans toutes ces phases d'enthousiasme ou de conviction il était grand poète, grand raisonneur ou grand artiste. Son esprit embrassait et dépassait toutes choses. Excessif dans l'activité comme dans l'abattement, il eut une période de stoïcisme où il nous prêchait la modération avec une énergie à la fois touchante et comique.

On ne pouvait se lasser de l'entendre quand il se tenait dans l'enseignement des idées générales; mais quand la discussion de ces idées lui devenait personnelle, l'intimité avec lui redevenait un orage: un bel orage à coup sur, plein de grandeur, de générosité et de sincérité, mais qu'il n'était pas dans mes facultés de soutenir longtemps sans lassitude. Cette agitation était sa vie; comme l'aigle, il planait dans la tempête. C'eût été ma mort, à moi: j'étais un oiseau de moindre envergure.

Il y avait surtout en lui quelque chose à quoi je ne pouvais m'identifier, l'imprévu. Il me quittait le soir dans des idées calmes et vraies, il reparaissait le lendemain tout transformé et comme furieux d'avoir été tranquillisé la veille. Alors il se calomniait, il se déclarait ambitieux dans l'acception la plus étroite du mot, il se moquait de mes restrictions et cas de conscience, il parlait de vengeance politique, il s'attribuait des haines, des rancunes, il se parait de toutes sortes de travers et même de vices de cœur qu'il n'avait pas et qu'il n'aurait jamais pu se donner. Je souriais et le laissais dire. Je regardais cela comme un accès de fièvre et de divagation qui m'ennuyait un peu, mais dont la fin allait venir. Elle venait toujours, et je remarquais avec étonnement une évolution soudaine et complète dans ses idées, avec un oubli absolu de ce qu'il venait de penser tout haut. Cela était même inquiétant, et j'étais forcée de constater ce que j'avais déjà constaté ailleurs, c'est que les plus beaux génies touchent parfois et comme fatalement à l'aliénation. Si Éverard n'avait pas été voué à l'eau sucrée pour toute boisson, même pendant ses repas, maintes fois je l'aurais cru ivre.

J'étais déjà assez attachée à lui pour supporter tout cela sans humeur et pour le ménager dans ses crises. L'amitié de la femme est, en général, très maternelle, et ce sentiment a dominé ma vie plus que je n'aurais voulu. J'avais soigné Éverard à Paris dans une maladie grave. Il avait beaucoup souffert, et je l'avais vu à toute heure admirable de douceur, de patience et de reconnaissance pour les moindres soins. C'est là un lien qui improvise les grandes amitiés. Il avait pour moi la plus touchante gratitude, et moi, je m'étais habituée à le dorloter au moral. J'avais passé avec Planet des nuits à son chevet, à combattre la fièvre qui le tourmentait par des paroles amies qui faisaient plus d'effet sur cette organisation tout intellectuelle que les potions du médecin. J'avais raisonné son délire, tranquillisé ses inquiétudes, écrit ses lettres, amené ses amis autour de lui, écarté les contrariétés qui pouvaient l'atteindre. Maurice, dans ses jours de sortie, l'avait soigné et choyé comme un aïeul. Il adorait mes enfans, et, d'instinct, mes enfans le chérissaient.

C'étaient là de douces chaînes, et la pureté de notre affection me les rendait plus précieuses encore. Il m'était assez indifférent, quant à moi, que l'on pût se méprendre sur la nature de nos relations; nos amis la connaissaient, et leur présence continuelle la sanctifiait encore plus. Mais je m'étais flattée en vain qu'un pacte tout fraternel serait une condition de tranquillité angélique. Éverard n'avait pas la placidité de Rollinat. Pour être chastes, ses sentimens n'étaient point calmes. Il voulait posséder l'âme exclusivement, et il était aussi jaloux de cette possession que le sont les amans et les époux de posséder la personne. Cela constituait une sorte de tyrannie dont on avait beau rire, il fallait la subir ou s'en défendre.

Je passai trois ans à faire alternativement l'un et l'autre. Ma raison se préserva toujours de son influence quand cette influence était déraisonnable, mais mon cœur subit encore le poids et le charme de son amitié, tantôt avec joie, tantôt avec amertume. Le sien avait des trésors de bonté dont on se sentait heureux et fier d'être l'objet; son caractère était toujours généreux et incapable de descendre aux petitesses de détail; mais son cerveau avait des bourrasques dont on souffrait cruellement en le voyant souffrir et en reconnaissant l'impossibilité de lui épargner la souffrance.

Pour n'avoir pas à trop revenir sur une situation qui se renouvela souvent pendant ces trois années, et encore au delà, quoique de moins en moins, je veux résumer en peu de mots le sujet de nos dissidences. Éverard, au milieu de ses flottemens tumultueux et de ses cataractes d'idées opposées, nourrissait le ver rongeur de l'ambition. On a dit qu'il aimait l'argent et l'influence. Je n'ai jamais vu d'étroitesse ni de laideur dans ses instincts. Quand il se tourmentait d'une perte d'argent, ou quand il se réjouissait d'un succès de ce genre, c'était avec l'émotion légitime d'un malade courageux qui craint la cessation de ses forces, de son travail, de l'accomplissement de ses devoirs. Pauvre et endetté, il avait épousé une femme riche. Si ce n'était pas un tort, c'était un malheur. Cette femme avait des enfans, et la pensée de les dépouiller pour ses besoins personnels était odieuse à Éverard. Il avait soif de faire fortune, non-seulement afin de ne jamais tomber à leur charge, mais encore, par un sentiment de tendresse et de fierté très concevable, afin de les laisser plus riches qu'il ne les avait trouvés en les adoptant.