Son âpreté au travail, ses soucis devant une dette, sa sollicitude dans le placement des fonds acquis à la sueur de son visage, avaient donc un motif sérieux et pressant. Ce n'est pas du tout là ce qu'on pouvait lui imputer à ambition; mais quand un homme se dévoue à un rôle politique, il faut qu'il puisse sacrifier sa fortune, et celui qui ne le peut pas est toujours accusé de ne pas le vouloir.

La convoitise d'Éverard était d'une nature plus élevée. Il avait soif de pouvoir. Pourquoi? Cela serait impossible à dire. C'était un appétit de son organisation, et rien de plus. Il n'était ni prodigue, ni vaniteux, ni vindicatif, et dans le pouvoir il ne voyait que le besoin d'agir et le plaisir de commander. Il n'eut jamais su s'en servir. Dès qu'il avait une carrière d'activité ouverte, il ressentait l'accablement et le dégoût de sa tâche. Dès qu'il était obéi aveuglément, il prenait ses séides en pitié. Enfin, en toutes choses, dès qu'il atteignait au but poursuivi avec ardeur, il le trouvait au-dessous de ses aspirations.

Mais il se plaisait dans les préoccupations de l'homme d'État. Habile au premier chef dans la science des affaires, puissant dans l'intuition de celles qu'il n'avait pas étudiées, prompt à s'assimiler les notions les plus diverses, doué d'une mémoire aussi étonnante que celle de Pierre Leroux, invincible dans la déduction et le raisonnement des choses de fait, il sentait ses brillantes facultés le prendre à la gorge et l'étouffer par leur inaction. La monotonie de sa profession l'exaspérait, en même temps que l'assujettissement de cette fatigue achevait de ruiner sa santé. Il rêvait donc une révolution comme les béats rêvent le ciel, et il ne se disait pas qu'en se laissant dévorer par cette aspiration, il usait son âme et la rendait incapable de se gouverner elle-même dans de moindres périls et de moindres labeurs.

C'est cette ambition fatale que j'assayai en vain d'engourdir et de calmer. Elle avait son beau côté sans doute, et si le destin l'eût secondée, elle se fut épurée au creuset de l'expérience et au foyer de l'inspiration; mais elle retomba sur elle-même sans trouver l'aliment qui convenait à son heure, et il fut dévoré par elle sans profit marqué pour la cause révolutionnaire.

Il a passé sur la terre comme une âme éperdue, chassée de quelque monde supérieur, vainement avide de quelque grande existence appropriée à son grand désir. Il a dédaigné la part de gloire qui lui était comptée, et qui eût enivré bien d'autres. L'emploi borné d'un talent immense n'a pas suffi à son vaste rêve. Cela est bien pardonnable, nous le lui pardonnons tous, mais nous ne pouvons nous empêcher de regretter l'impuissance de nos efforts pour le retenir plus longtemps parmi nous.

D'ailleurs, ce n'était pas seulement au point de vue de son repos et de sa santé que je m'attachais à lui faire prendre patience. C'était en vue de son propre idéal de justice et de sagesse, qui me semblait compromis dans la lutte de ses instincts avec ses principes. En même temps qu'Éverard concevait un monde renouvelé par le progrès moral du genre humain, il acceptait en théorie, ce qu'il appelait les nécessités de la politique pure, les ruses, le charlatanisme, le mensonge même, les concessions sans sincérité, les alliances sans foi, les promesses vaines. Il était encore de ceux qui disent que qui veut la fin veut les moyens! Je pense qu'il ne réglait jamais sa conduite personnelle sur ces déplorables erremens de l'esprit de parti, mais j'étais affligée de les lui voir admettre comme pardonnables, ou seulement inévitables.

Plus tard, la dissidence se creusa et porta sur l'idéal même. J'étais devenue socialiste, Éverard ne l'était plus.

Ses idées subirent encore des modifications après la Révolution de Février, qui l'avait intempestivement surpris dans une phase de modération un peu dictatoriale. Ce n'est pas le moment de compléter son histoire, trop tôt suspendue par une mort prématurée. Il faut que je revienne au récit de mes propres vicissitudes.

Je quittai donc Bourges attristée de ses agitations, partagée entre le besoin de les fuir et le regret de le laisser dans la tourmente, mais mon devoir m'appelait ailleurs, et il le reconnaissait.