Je n'avais pourtant pas conquis la moindre aisance. J'entrais, au contraire, je ne pouvais pas me le dissimuler, dans de grands embarras, par suite d'un mode de gestion qu'à plusieurs égards il me fallait changer, et de dettes qu'on laissait à ma charge sans compensation immédiate. Mais j'avais la maison de mes souvenirs pour abriter les futurs souvenirs de mes enfans. A-t-on bien raison de tenir tant à ces demeures pleines d'images douces et cruelles, histoire de votre propre vie, écrite sur tous les murs en caractères mystérieux et indélébiles, qui, à chaque ébranlement de l'âme, vous entourent d'émotions profondes ou de puériles superstitions? Je ne sais; mais nous sommes tous ainsi faits. La vie est si courte que nous avons besoin, pour la prendre au sérieux, d'en tripler la notion en nous-mêmes, c'est-à-dire de rattacher notre existence par la pensée à l'existence des parens qui nous ont précédés et à celle des enfans qui nous survivront.
Au reste, je n'entrais pas à Nohant avec l'illusion d'une oasis finale. Je sentais bien que j'y apportais mon cœur agité et mon intelligence en travail.
Liszt était en Suisse et m'engageait à venir passer quelque temps auprès d'une personne avec laquelle il m'avait fait faire connaissance et qu'il voyait souvent à Genève, où elle s'était établie pour quelque temps. C'était la comtesse d'Agoult, belle, gracieuse, spirituelle, et douée par-dessus tous ces avantages d'une intelligence supérieure. Elle m'appelait aussi d'une façon fort aimable, et je regardai ce voyage comme une diversion utile à mon esprit après les dégoûts de la vie positive où je venais de me plonger. C'était une très bonne promenade pour mes enfans et un moyen de les soustraire à l'étonnement de leur nouvelle position, en les éloignant des propos et commentaires qui, dans ce premier moment de révolution intérieure, pouvaient frapper leurs oreilles. Sitôt que les vacances me ramenèrent Maurice, je partis donc pour Genève avec lui, sa sœur et Ursule.
Après deux mois de courses intéressantes et de charmantes relations avec mes amis de Genève, nous revînmes tous à Paris. J'y passai quelque temps en hôtel garni, ma mansarde du quai Malaquais étant à peu près tombée en ruines, et le propriétaire ayant expulsé ses locataires pour cause de réparations urgentes. J'avais quitté cette chère mansarde, déjà toute peuplée de mes songes décevans et de mes profondes tristesses, avec d'autant plus de regret que le rez-de-chaussée, mon atelier solitaire, sorti de ses décombres et redevenu un riche appartement, était occupé par une femme excellente, la belle duchesse de Caytus, mariée en secondes noces à M. Louis de Rochemur. Ils avaient deux petites filles adorables, et là où il y a des enfans il est facile de m'attirer. Je fus doucement retenue chez eux, malgré ma sauvagerie, par une sympathie réelle inspirée et partagée. Je les voyais donc très souvent, ce voisinage allant à mes habitudes sédentaires. Je n'avais que l'escalier à descendre. C'est chez eux que j'ai vu pour la première fois M. de Lamartine. J'y rencontrai aussi M. Berryer.
A l'hôtel de France, où Mme d'Agoult m'avait décidée à demeurer près d'elle, les conditions d'existence étaient charmantes pour quelques jours. Elle recevait beaucoup de littérateurs, d'artistes et quelques hommes du monde intelligent. C'est chez elle ou par elle que je fis connaissance avec Eugène Sue, le baron d'Ekstein, Chopin, Mickiewicz, Nourrit, Victor Schœlcher, etc. Mes amis devinrent aussi les siens. Elle connaissait de son côté M. Lamennais, Pierre Leroux, Henri Heine, etc. Son salon improvisé dans une auberge était donc une réunion d'élite qu'elle présidait avec une grâce exquise, et où elle se trouvait à la hauteur de toutes les spécialités éminentes par l'étendue de son esprit et la variété de ses facultés à la fois poétiques et sérieuses.
On faisait là d'admirable musique, et, dans l'intervalle, on pouvait s'instruire en écoutant causer. Elle voyait aussi Mme Marliani, notre amie commune, tête passionnée, cœur maternel, destinée malheureuse parce qu'elle voulut trop faire plier la vie réelle devant l'idéal de son imagination et les exigences de sa sensibilité.
Ce n'est pas ici le lieu d'une appréciation détaillée des diverses sommités intellectuelles qu'à partir de cette époque j'ai plus ou moins abordées. Il me faudrait embrasser chacune d'elles dans une synthèse qui me détournerait trop quant à présent de ma propre histoire. Cela serait beaucoup plus intéressant, à coup sûr, et pour moi-même et pour les autres, mais j'approche de la limite qui m'est fixée, et je vois qu'il me reste, si Dieu me prête vie, beaucoup de riches sujets pour un travail futur et peut-être pour un meilleur livre.
Je n'avais ni le moyen de vivre à Paris ni le goût d'une vie aussi animée, mais je fus forcée d'y passer l'hiver: Maurice tomba malade. Le régime du collége, auquel pendant une année il avait paru vouloir se faire, redevint tout à coup mortel pour lui, et, après de petites indispositions qui paraissaient sans gravité: les médecins s'aperçurent d'un commencement d'hypertrophie au cœur. Je me hâtai de l'emmener chez moi; je voulais l'emmener à Nohant; M. Dudevant, alors à Paris, s'y opposa. Je ne voulus pas lutter contre l'autorité paternelle, quelques droits que j'eusse pu faire valoir. Je devais avant tout à mon fils de ne pas lui enseigner la révolte. J'esperai vaincre son père par la douceur et lui faire toucher l'évidence.
Cela fut très difficile pour lui et horriblement douloureux pour moi. Les personnes qui ont le bonheur de jouir d'une excellente santé ne croient pas facilement aux maux qu'elles ne connaissent point. J'écrivis à M. Dudevant, je le reçus, j'allai chez lui, je lui confiai Maurice de temps en temps pour qu'il s'assurât de sa maladie: il ne voulait rien entendre; il croyait à une conspiration de la tendresse maternelle excessive caressant la faiblesse et la paresse de l'enfance. Il se trompait cruellement. J'avais fait contre les pleurs de Maurice et contre mes propres terreurs tous les efforts possibles. Je voyais bien qu'en se soumettant l'enfant périssait. D'ailleurs, le proviseur refusait d'assumer sur lui la responsabilité de le reprendre. La méfiance de son père exaspérait la maladie de Maurice. Ce qui lui était le plus sensible, à lui qui n'avait jamais menti, c'était de pouvoir être soupçonné de mensonge. Chaque reproche sur sa pusillanimité, chaque doute sur la réalité de son mal, enfonçaient un aiguillon dans ce pauvre cœur malade. Il empirait visiblement, il n'avait plus de sommeil; il était quelquefois si faible qu'il me fallait le porter dans mes bras pour le coucher. Une consultation signée Levrault, médecin du collége Henri IV, Gaubert, Marjolin et Guersant (ces deux derniers m'étaient inconnus et ne pouvaient être soupçonnés de complaisance), ne convainquit pas M. Dudevant. Enfin, après quelques semaines de terreurs et de larmes, nous fûmes réunis l'un à l'autre pour toujours, mon enfant et moi. M. Dudevant voulut le garder toute une nuit chez lui pour se convaincre qu'il avait le délire et la fièvre. Il s'en convainquit si bien qu'il m'écrivit dès le matin de venir vite le chercher. J'y courus. Maurice, en me voyant, fit un cri, sauta pieds nus sur le carreau et vint se cramponner à moi. Il voulait s'en aller tout nu.
Nous partîmes pour Nohant dès que la fièvre fut un peu calmée. J'étais effrayée de l'éloigner des soins de Gaubert, qui venait le voir trois fois par jour; mais Gaubert me criait de l'emmener. L'enfant avait le mal du pays. Dans ses songes agités, il criait, lui, Nohant! Nohant!! d'une voix déchirante. C'était une idée fixe, il croyait que tant qu'il ne serait pas là son père viendrait le reprendre. «Cet enfant ne respire que par votre souffle, me disait Gaubert, vous êtes le médecin qu'il lui faut.»