Nous fîmes le voyage en poste, à courtes journées, avec Solange. Maurice recouvra vite un peu de sommeil et d'appétit; mais un rheumatisme aigu dans tous les membres et de violentes douleurs de tête revinrent souvent l'accabler. Il passa le reste de l'hiver dans ma chambre, et pendant six mois nous ne nous quittâmes pas d'une heure. Son éducation classique dut être interrompue; il n'y avait aucun moyen de le remettre aux études du collége sans lui briser le cerveau.
Mme d'Agoult vint passer chez moi une partie de l'année. Liszt, Charles Didier, Alexandre Rey et Bocage y vinrent aussi. Nous eûmes un été magnifique, et le piano du grand artiste fit nos délices. Mais à ce temps de soleil splendide, consacré à un travail paisible et à de doux loisirs, succédèrent des jours bien douloureux.
Je reçus un jour, au milieu du dîner, une lettre de Pierret qui me disait: «Votre mère vient d'être envahie subitement par une maladie très grave. Elle le sent, et la terreur de la mort empire son mal. Ne venez pas avant quelques jours. Il nous faut ce temps-là pour la préparer à votre arrivée comme à une chose étrangère à sa maladie. Écrivez-lui comme si vous ignoriez tout, et inventez un prétexte pour venir à Paris. «Le lendemain il m'écrivait: «Tardez encore un peu, elle se méfie. Nous ne sommes pas sans espoir de la sauver.»
Mme d'Agoult partait pour l'Italie. Je confiai Maurice à Gustave Papet, qui demeurait à une demi-lieue de Nohant: je laissai Solange à Mlle Rollinat, qui faisait son éducation à Nohant, et je courus chez ma mère.
Depuis mon mariage, je n'avais plus de sujets immédiats de désaccord avec elle, mais son caractère agité n'avait pas cessé de me faire souffrir. Elle était venue à Nohant, et s'y était livrée à ses involontaires injustices, à ses inexplicables susceptibilités contre les personnes les plus inoffensives. Et pourtant, dès ce temps-là, à la suite d'explications sérieuses, j'avais pris enfin de l'ascendant sur elle. D'ailleurs, je l'aimais toujours avec une passion instinctive que ne pouvaient détruire mes trop justes sujets de plainte. Ma renommée littéraire produisait sur elle les plus étranges alternatives de joie et de colère. Elle commençait par lire les critiques malveillantes de certains journaux et leurs insinuations perfides sur mes principes et sur mes mœurs. Persuadée aussitôt que tout cela était mérité, elle m'écrivait ou accourait chez moi pour m'accabler de reproches, en m'envoyant ou m'apportant un ramassis d'injures qui, sans elle, ne fussent jamais arrivées jusqu'à moi. Je lui demandais alors si elle avait lu l'ouvrage incriminé de la sorte. Elle ne l'avait jamais lu avant de le condamner. Elle se mettait à le lire après avoir protesté qu'elle ne l'ouvrirait pas. Alors, tout aussitôt, elle s'engouait de mon œuvre avec l'aveuglement qu'une mère peut y mettre, elle déclarait la chose sublime et les critiques infâmes: et cela recommençait à chaque nouvel ouvrage.
Il en était ainsi de toutes choses à tous les momens de ma vie. Quelque voyage ou quelque séjour que je fisse, quelque personne, vieille ou jeune, homme ou femme, qu'elle rencontrât chez moi, quelque chapeau que j'eusse sur la tête ou quelque chaussure que j'eusse aux pieds, c'était une critique, une tracasserie incessante qui dégénérait en querelle sérieuse et en reproches véhémens, si je ne me hâtais, pour la satisfaire, de lui promettre que je changerais de projets, de connaissances et d'habillemens à sa guise. Je n'y risquais rien, puisqu'elle oubliait dès le lendemain le motif de son dépit. Mais il fallait beaucoup de patience pour affronter, à chaque entrevue, une nouvelle bourrasque impossible à prévoir. J'avais de la patience, mais j'étais mortellement attristée de ne pouvoir retrouver son esprit charmant et ses élans de tendresse qu'à travers des orages perpétuels.
Elle demeurait depuis plusieurs années boulevard Poissonnière, no 6, dans une maison qui a disparu pour faire place à la maison du pont de fer. Elle y vivait presque toujours seule, ne pouvant garder huit jours une servante. Son petit appartement était toujours rangé par elle, nettoyé avec un soin minutieux, orné de fleurs, et brillant de jour ou de soleil. Elle logeait en plein midi et tenait sa fenêtre ouverte en été, à la chaleur, à la poussière et au bruit du boulevard, n'ayant jamais Paris assez dans sa chambre. «Je suis Parisienne dans l'âme, disait-elle. Tout ce qui rebute les autres de Paris me plaît et m'est nécessaire. Je n'y ai jamais trop chaud, ni trop froid. J'aime mieux les arbres poudreux du boulevard et les ruisseaux noirs qui les arrosent que toutes vos forêts où l'on a peur, et toutes vos rivières où l'on risque de se noyer. Les jardins ne m'amusent plus, ils me rappellent trop les cimetières. Le silence de la campagne m'effraie et m'ennuie. Paris me fait l'effet d'être toujours en fête, et ce mouvement que je prends pour de la gaîté m'arrache à moi-même. Vous savez bien que le jour où il me faudra réfléchir, je mourrai.» Pauvre mère, elle réfléchissait beaucoup dans ses derniers jours!
Bien que plusieurs de mes amis, témoins de ses emportemens ou de ses malices contre moi, me reprochassent d'être trop faible de cœur envers elle, je ne pouvais me défendre d'une vive émotion chaque fois que j'allais la voir. Quelquefois je passais sous sa fenêtre, et je grillais de monter chez elle; puis je m'arrêtais, effrayée de l'algarade qui m'y attendait peut-être; mais je succombais presque toujours, et lorsque j'avais eu la fermeté de rester une semaine sans la voir, je partais avec une secrète impatience d'arriver. J'observais en moi la force de cet instinct de la nature, à l'étrange oppression que j'éprouvais en voyant la porte de sa maison. C'était une petite grille donnant sur un escalier qu'il fallait descendre. Au bas demeurait un marchand de fontaines qui remplissait, je crois, les fonctions de portier, car de la boutique quelque voix me criait toujours: «Elle y est, montez!» On traversait une petite cour et on montait un étage, puis on suivait un couloir, et on montait encore trois autres étages. Cela donnait le temps de la réflexion, et la réflexion me revenait toujours dans ce couloir sombre, où je me disais: «Voyons, quelle figure m'attend là-haut? Bonne ou mauvaise? Souriante ou bouleversée? Que pourra-t-elle inventer aujourd'hui pour se fâcher?»
Mais je me rappelais le bon accueil qu'elle savait me faire quand je la surprenais dans une bonne disposition. Quel doux cri de joie, quel brillant regard, quel tendre baiser maternel! Pour cette exclamation, pour ce regard et pour ce baiser, je pouvais bien affronter deux heures d'amertume. Alors l'impatience me prenait, je trouvais l'escalier insupportable, je le franchissais rapidement; j'arrivais plus émue encore qu'essoufflée, et mon cœur battait à se rompre au moment où je tirais la sonnette. J'écoutais à travers la porte, et déjà je savais mon sort, car lorsqu'elle était de bonne humeur, elle reconnaissait ma manière de sonner, et je l'entendais s'écrier en mettant la main sur la serrure: «Ah! c'est mon Aurore!»—mais si elle était dans des idées noires, elle ne reconnaissait pas mon bruit, ou, ne voulant pas dire qu'elle l'avait reconnu, elle criait: «Qui est là?»
Ce Qui est là? me tombait comme une pierre sur la poitrine, et il fallait quelquefois bien du temps avant qu'elle voulût s'expliquer ou qu'elle pût se calmer. Enfin, quand j'avais arraché un sourire, ou quand Pierret arrivait bien disposé à prendre mon parti, l'explication violente tournait en gaîté, et je l'emmenais dîner au restaurant et passer la soirée au spectacle. Elle appelait cela une partie de plaisir, et elle s'amusait comme dans sa jeunesse. Elle était alors si charmante qu'il fallait tout oublier.