Mais en certains jours il était impossible de s'entendre. C'était justement quelquefois ceux où l'accueil avait été le plus riant, où le coup de sonnette avait éveillé l'accent le plus tendre. Il lui passait par la tête de me retenir pour me taquiner, et comme je voyais venir l'orage, je m'esquivais, lassée ou froissée, redescendant tous les escaliers avec autant d'impatience que je les avais montés.

Pour donner une idée de ces étranges querelles de sa part, il me suffira de raconter celle-ci, qui prouve, entre toutes les autres, combien son cœur était peu complice des voyages de son imagination.

J'avais au bras un bracelet de cheveux de Maurice, blonds, nuancés, soyeux, enfin d'un ton et d'une finesse à ne pas douter qu'ils eussent appartenu à la tête d'un petit enfant. On venait d'exécuter Alibaud, et ma mère avait entendu dire qu'il avait de longs cheveux. Je n'ai jamais vu Alibaud, j'ai ouï dire qu'il était très brun; mais ne voilà-t-il pas que ma pauvre mère, qui avait la tête toute remplie de ce drame, s'imagine que ce bracelet est de sa chevelure! «La preuve, me dit-elle, c'est que ton ami Charles Ledru a plaidé la cause de l'assassin.» A cette époque, je ne connaissais pas Charles Ledru, pas même de vue; mais il n'y eut aucun moyen de la dissuader. Elle voulait me faire jeter au feu ce cher bracelet, qui était toute la toison dorée du premier âge de Maurice, et qu'elle m'avait vu dix fois au bras sans y faire attention. Je fus obligée de me sauver pour l'empêcher de me l'arracher. Je me sauvais souvent en riant; mais, tout en riant, je sentais de grosses larmes tomber sur mes joues. Je ne pouvais m'habituer à la voir irritée et malheureuse dans ces momens où j'allais lui porter tout mon cœur: mon cœur souvent navré de quelque amertume secrète qu'elle n'eût probablement pas su comprendre, mais qu'une heure de son amour eût pu dissiper.

La première lettre que j'avais écrite en prenant la résolution de lutter judiciairement contre mon mari avait été pour elle. Son élan vers moi fut alors spontané, complet, et ne se démentit plus. Dans les voyages que je fis à Paris durant cette lutte, je la trouvai toujours parfaite. Il y avait donc près de deux ans que ma pauvre petite mère était redevenue pour moi ce qu'elle avait été dans mon enfance. Elle tournait un peu ses taquineries vers Maurice, qu'elle eût voulu gouverner à sa guise et qui résistait un peu plus que je n'aurais voulu. Mais elle l'adorait quand même, et j'avais besoin de la voir se livrer à ces petites frasques pour ne pas m'inquieter de ce doux changement survenu en elle à mon égard. Il y avait des momens où je disais à Pierret: «Ma mère est adorable maintenant, mais je la trouve moins vive et moins gaie. Êtes-vous sûr qu'elle ne soit pas malade?—Eh non, me répondait-il; elle est mieux portante, au contraire. Elle a enfin passé l'âge où on se ressent encore d'une grande crise, et à présent la voilà comme elle était dans sa jeunesse, aussi aimable et presque aussi belle.» C'était la vérité. Quand elle était un peu parée, et elle s'habillait à ravir, on la regardait encore passer sur le boulevard, incertain de son âge et frappé de la perfection de ses traits.

Au moment où, appelée par cette terrible nouvelle de la fin prochaine de ma mère, j'arrivais à Paris à la fin de juillet, les derniers bulletins m'avaient laissé pourtant grande espérance. J'accours, je descends l'escalier du boulevard, et je suis arrêtée par le marchand de fontaines, qui me dit: «Mais madame Dupin n'est plus ici!» Je crus que c'était une manière de m'annoncer sa mort, et la fenêtre ouverte, que j'avais prise pour un bon augure, me revint à l'esprit comme le signe d'un éternel départ. «Tranquillisez-vous, me dit cet homme, elle ne va pas plus mal. Elle a voulu aller se faire soigner dans une maison de santé pour avoir moins de bruit et un jardin. M. Pierret a dû vous l'écrire.»

La lettre de Pierret ne m'était pas parvenue. Je courus à l'adresse qu'on m'indiquait, m'imaginant trouver ma mère en convalescence, puisqu'elle se préoccupait de la jouissance d'un jardin.

Je la trouvai dans une affreuse petite chambre sans air, couchée sur un grabat et si changée que j'hésitai à la reconnaître: elle avait cent ans. Elle jeta ses bras à mon cou en me disant: «Ah! me voilà sauvée: tu m'apportes la vie!» Ma sœur, qui était auprès d'elle, m'expliqua tout bas que le choix de cet affreux domicile était une fantaisie de malade, et non une nécessité. Notre pauvre mère s'imaginant, dans ses heures de fièvre, qu'elle était environnée de voleurs, cachait un sac d'argent sous son oreiller et ne voulait pas habiter une meilleure chambre dans la crainte de révéler ses ressources à ces brigands imaginaires.

Il fallut entrer dans sa fantaisie un instant; mais, peu à peu, j'en triomphai. La maison de santé était belle et vaste. Je louai le meilleur appartement sur le jardin, et dès le lendemain elle consentit à y être transportée. Je lui amenai mon cher Gaubert, dont la douce et sympathique figure lui plut, et qui réussit à lui persuader de suivre ses prescriptions. Mais il m'emmena ensuite au jardin pour me dire: «Ne vous flattez pas, elle ne peut pas guérir; le foie est affreusement tuméfié. La crise des douleurs atroces est passée. Elle va mourir sans souffrance. Vous ne pouvez que retarder un peu le moment fatal par des soins moraux. Quant aux soins physiques, faites absolument tout ce qu'elle voudra. Elle n'a pas la force de vouloir rien qui lui soit précisément nuisible. Mon rôle, à moi, est de lui prescrire des choses insignifiantes et d'avoir l'air de compter sur leur efficacité. Elle est impressionnable comme un enfant. Occupez son esprit de l'espoir d'une prochaine guérison. Qu'elle parte doucement et sans en avoir conscience. Puis il ajouta avec sa sérénité habituelle, lui qui était frappé à mort aussi, et qui le savait bien, quoiqu'il le cachât pieusement à ses amis: «Mourir n'est pas un mal!»

Je prévins ma sœur, et nous n'eûmes plus qu'une pensée, celle de distraire et d'endormir les prévisions de notre pauvre malade. Elle voulut se lever et sortir. «C'est dangereux, nous dit Gaubert, elle peut expirer dans vos bras; mais retenir son corps dans une inaction que son esprit ne peut accepter est plus dangereux encore. Faites ce qu'elle désire.»

Nous habillâmes notre pauvre mère et la portâmes dans une voiture de remise. Elle voulut aller aux Champs-Élysées. Là, elle fut un instant ranimée par le sentiment de la vie qui s'agitait autour d'elle. «Que c'est beau, nous disait-elle, ces voitures qui font du bruit, ces chevaux qui courent, ces femmes en toilette, ce soleil, cette poussière d'or! On ne peut pas mourir au milieu de tout cela! non! à Paris on ne meurt pas!» Son œil était encore brillant et sa voix pleine. Mais, en approchant de l'arc de triomphe, elle nous dit en redevenant pâle comme la mort: «Je n'irai pas jusque-là. J'en ai assez.» Nous fûmes épouvantées, elle semblait prête à exhaler son dernier souffle. Je fis arrêter la voiture. La malade se ranima. «Retournons, me dit-elle; un autre jour nous irons jusqu'au bois de Boulogne.»