Elle sortit encore plusieurs fois. Elle s'affaiblissait visiblement, mais la crainte de la mort s'évanouissait. Les nuits étaient mauvaises et troublées par la fièvre et le délire: mais le jour elle semblait renaître. Elle avait envie de manger de tout; ma sœur s'inquiétait de ses fantaisies et me grondait de lui apporter tout ce qu'elle demandait. Je grondais ma sœur de songer seulement à la contredire, et elle se rassurait, en effet, en voyant notre pauvre malade, entourée de fruits et de friandises, se réjouir en les regardant, en les touchant et en disant: «J'y goûterai tout à l'heure.» Elle n'y goûtait même pas. Elle en avait joui par les yeux.
Nous la descendions au jardin, et là, sur un fauteuil, au soleil, elle tombait dans la rêverie, et même dans la méditation. Elle attendait d'être seule avec moi pour me dire ce qu'elle pensait. «Ta sœur est dévote, me disait-elle, et moi je ne le suis plus du tout depuis que je me figure que je vais mourir. Je ne veux pas voir la figure d'un prêtre, entends-tu bien! Je veux, si je dois partir, que tout soit riant autour de moi. Après tout, pourquoi craindrais-je de me trouver devant Dieu? Je l'ai toujours aimé.» Et elle ajoutait avec une vivacité naïve: «Il pourra bien me reprocher tout ce qu'il voudra, mais de ne pas l'avoir aimé, cela, je l'en défie!»
Soigner et consoler ma mère mourante ne me fut pas accordé sans lutte et sans distraction par le destin qui me poursuivait. Mon frère, qui agissait de la manière la plus étrange et la plus contradictoire du monde, m'écrivit: «Je t'avertis, à l'insu de ton mari, qu'il va partir pour Nohant afin de t'enlever Maurice. Ne me trahis pas, cela me brouillerait avec lui. Mais je crois devoir te mettre en garde contre ses projets. C'est à toi de savoir si ton fils est réellement trop faible pour rentrer au collége.»
Certes, Maurice était hors d'état de rentrer au collége, et je craignais, sur ses nerfs ébranlés, l'effet d'une surprise douloureuse et d'une explication vive avec son père.
Je ne pouvais quitter ma mère. Un de mes amis prit la poste, courut à Ars, et conduisit Maurice à Fontainebleau, où j'allai, sous un nom supposé, l'installer dans une auberge. L'ami qui s'était chargé de me l'amener voulut bien rester près de lui pendant que je revenais auprès de ma malade.
J'arrivai à la maison de santé à sept heures du matin. J'avais voyagé la nuit pour gagner du temps. Je vis la fenêtre ouverte. Je me rappelai celle du boulevard, et je sentis que tout était fini. J'avais embrassé ma mère l'avant-veille pour la dernière fois, et elle m'avait dit: «Je me sens très bien, et j'ai à présent les idées les plus agréables de toute ma vie. Je me mets à aimer la campagne, que je ne pouvais pas souffrir. Cela m'est venu dans ces derniers temps, en coloriant des lithographies pour m'amuser. C'était une belle vue de Suisse, avec des arbres, des montagnes, des chalets, des vaches et des cascades. Cette image-là me revient toujours, et je la vois bien plus belle qu'elle n'était. Je la vois même plus belle que la nature. Quand je ferme les yeux, je vois des paysages dont tu n'as pas d'idée, et que tu ne pourrais pas décrire; c'est trop beau, c'est trop grand! Et cela change à toute minute pour devenir toujours plus beau. Il faudra que j'aille à Nohant faire des grottes et des cascades dans le petit bois. A présent que Nohant n'appartient plus qu'à toi, je m'y plairai. Tu vas partir dans une quinzaine, n'est-ce pas? Eh bien, je veux m'en aller avec toi.
Ce jour-là il faisait une chaleur écrasante, et Gaubert nous avait dit: «Tâchez qu'elle ne veuille pas sortir en voiture, à moins qu'il ne pleuve.» La chaleur redoublant, j'avais fait semblant d'aller chercher une voiture, et j'étais rentrée disant qu'il était impossible d'en trouver.—«Au fait, cela m'est égal, avait-elle dit. Je me sens si bien que je n'ai plus envie de me déranger. Va-t'en voir Maurice. Quand tu reviendras, je suis sûre que tu me trouveras guérie.
Le lendemain, elle avait été parfaitement tranquille. A cinq heures de l'après-midi, elle avait dit à ma sœur: «Coiffe-moi, je voudrais être bien coiffée.» Elle s'était regardée au miroir, elle avait souri. Sa main avait laissé retomber le miroir, et son âme s'était envolée. Gaubert m'avait écrit sur-le-champ, mais je m'étais croisée avec sa lettre. J'arrivais pour la trouver guérie en effet, guérie de l'effroyable fatigue et de la tâche cruelle de vivre en ce monde.
Pierret ne pleura pas. Comme Deschartres auprès du lit de mort de ma grand'mère, il semblait ne pas comprendre qu'on pût se séparer pour jamais. Il l'accompagna le lendemain au cimetière et revint en riant aux éclats. Puis il cessa brusquement de rire et fondit en larmes.
Pauvre excellent Pierret! Il ne se consola jamais. Il retourna au Cheval blanc, à sa bière et à sa pipe. Il fut toujours gai, brusque, étourdi, bruyant. Il vint me voir à Nohant l'année suivante. C'était toujours le même Pierret à la surface. Mais, tout d'un coup, il me disait: «Parlons donc un peu de votre mère! Vous souvenez-vous?...» et alors il se remémorait tous les détails de sa vie, toutes les singularités de son caractère, toutes les vivacités dont il avait été la victime volontaire, et il citait ses mots, il rappelait ses inflexions de voix, il riait de tout son cœur; et puis il prenait son chapeau et s'en allait sur une plaisanterie. Je le suivais de près, voyant bien l'excitation nerveuse qui l'emportait, et je le trouvais sanglotant dans un coin du jardin.