—Fantaisies, rêveries que tout cela, dit M. Bourdon en riant. C'est bien, c'est bien, Gribouille, vous avez fait votre commission. Parlons de vous, mon enfant, vous voyez que vous n'aurez jamais raison avec vos parents, ils sont trop fins et vous ne l'êtes pas assez. Voulez-vous rester avec moi? vous n'aurez plus jamais rien à craindre de leur part, et vous deviendrez un si habile homme, que vous commanderez à toute la terre.

Gribouille soupira et ne répondit point. Et là-dessus M. Bourdon lui tourna le dos, car il ne s'arrêtait jamais longtemps à la même place, et, bien qu'on ne lui vit jamais rien faire, il avait l'air d'être toujours très-occupé et grandement pressé.

Toutes les fois que M. Bourdon lui parlait de le garder et de l'instruire, Gribouille se sentait comme transi de peur sans savoir pourquoi. Il retourna chez ses parents et leur raconta tout ce qui lui était arrivé. Il avait bien peur d'avouer que la reine des abeilles avait repris le miel et mis l'âne en fuite, mais il le fallait bien, et, pour s'excuser, il fut forcé de dire qu'il n'avait pas eu affaire à de simples abeilles, mais à une reine, à toute sa cour et à toute son armée.

Il s'attendait à être traité de menteur et de visionnaire; mais Bredouille, qui croyait aux sorciers parce qu'il avait essayé de l'être, se gratta l'oreille et dit à sa femme:—Il y a de la magie dans tout cela. Gribouille est en passe de devenir plus riche qu'un roi, puisqu'il est à même de devenir sorcier. Il est bien simple pour cela, mais il dépend de M. Bourdon de lui ouvrir l'esprit. Laissons-le faire, car, si nous nous y opposons, il nous ruinera et fera périr nos enfants. J'ai dans l'idée que ces frelons qui les ont si bien mordus n'étaient pas des insectes de petite volée. Envoyons-lui donc Gribouille, car, si Gribouille devient aussi riche qu'un roi, par amour-propre il élèvera sa famille aux plus hautes dignités.

Alors, s'adressant à Gribouille: Petit, lui dit-il, retournez de ce pas chez M. Bourdon. Dites-lui que votre père vous donne à lui, et gardez-vous d'en marquer le moindre déplaisir. Restez avec lui, je vous le commande, et, si vous ne le faites, soyez assuré que je vous ferai mourir sous le bâton.

Gribouille, ainsi congédié, partit en pleurant. Sa mère eut un petit moment de chagrin et sortit pour le reconduire un bout de chemin, puis elle le quitta après l'avoir embrassé, ce qui fit tant de plaisir au pauvre Gribouille, qu'il accepta son sort dans l'espérance d'être aimé et caressé par ses parents lorsqu'il viendrait les voir.

M. Bourdon reçut fort bien Gribouille. Il le fit richement habiller, lui donna une belle chambre, le fit manger à sa table, et envoya quérir trois pages pour le servir. Puis il commença à le faire instruire dans l'art de la magie.

Mais Gribouille ne fit pas grand progrès. On lui faisait faire des chiffres, des chiffres, des calculs, des calculs, et cela ne l'amusait guère, d'autant plus qu'il ne comprenait guère à quoi cela pourrait lui servir. Sa richesse ne le rendait point heureux. Il était content d'être propre, et c'est tout. Il voyait fort peu M. Bourdon, qui paraissait toujours grandement affairé et qui lui disait en lui tapant sur la joue: Apprends les chiffres, apprends les calculs avec le maître que je t'ai donné; quand tu sauras cela, je serai ton maître moi-même, et je t'apprendrai les grands secrets.