Mais Gribouille ne fut pas plutôt arrivé auprès du figuier où il avait entendu et vu des choses si surprenantes, qu'une grande clameur d'abeilles sortit de l'arbre, se jeta sur l'âne, qui prit le galop et s'enfuit, laissant là son baril, et criant comme un âne qu'il était.

Alors Gribouille, à qui tout cela donnait bien à penser, vit paraître devant lui deux dames d'une beauté merveilleuse, escortées de tant d'autres dames et damoiselles, qu'il était impossible de les compter. La plus grande de toutes était habillée richement et comme portée en l'air par une quantité d'autres. A ses côtés, une jeune princesse fort belle voltigeait gracieusement.

—Imprudent, dit la reine (car, à son manteau royal et à sa manière de se faire porter sur le dos des autres, Gribouille vit bien que c'était une tête couronnée), tu as deux fois mérité la mort, car tu t'es fait le libérateur et le complaisant du roi des bourdons, notre ennemi mortel. Mais la princesse ma fille, que tu vois ici présente, m'a deux fois demandé ta grâce. Elle prétend que tu peux nous rendre service, et nous allons voir si l'on peut compter sur toi.

—Ordonnez-moi ce que vous voudrez, madame la reine, répondit Gribouille, je n'ai jamais eu dessein de vous offenser, et je vous trouve si belle, que j'aurais du plaisir à vous servir.

—Petit enfant, dit alors la reine d'un ton radouci, car elle aimait les compliments, écoute bien ce que je vais te dire. Laisse là ce pauvre chiffon de miel que tu portais au roi des bourdons, et porte-lui ces paroles qui lui plairont davantage. Dis-lui que la reine des abeilles est lasse de la guerre, qu'elle reconnaît que les frelons et les bourdons sont maintenant trop nombreux et trop forts pour être défaits en bataille rangée. Les industrieux sont contraints de faire part aux conquérants des richesses qu'ils ont amassées et de signer un traité de paix. Je sais bien que le roi des bourdons se croit si fort qu'il prétend nous imposer des conditions humiliantes, mais je sais aussi qu'il ambitionne la main de ma fille et qu'il n'espère pas l'obtenir. Va lui dire que je la lui donne en mariage, à condition qu'il laissera nos ruches en paix, et qu'il se contentera d'une forte part de nos trésors que ma fille lui apportera en dot.

Ayant ainsi parlé, la reine disparut ainsi que sa fille et toute sa cour, et Gribouille ne vit plus qu'un grand amas d'abeilles qui se pendaient en grappes aux branches du figuier.

Il reprit sa course et alla raconter à M. Bourdon comme quoi ses parents l'ayant chargé d'un baril de beau miel, la reine des abeilles le lui avait ôté, et le discours qu'elle l'avait chargé de faire au roi des bourdons.

—Comme vous êtes très-savant, ajouta Gribouille, peut-être pourrez-vous m'enseigner où je trouverai ce roi-là, à moins que vous ne le soyez vous-même, ce que j'ai toujours soupçonné, sans avoir pour cela mauvaise opinion de vous.