Gribouille, pour obéir à ses parents, prit seulement de l'or, car il ne savait pas que les diamants sont encore plus précieux. On lui avait dit d'en prendre le plus possible, il en mit donc dans toutes ses poches, mais avec aussi peu de plaisir que si ce fussent des cailloux; car il ne voyait pas à quoi tout cela lui pourrait servir.

Il remercia M. Bourdon avec plus d'honnêteté que de contentement, et s'en retourna, disant: Cette fois, je ferai voir à mes parents que j'ai obéi, et peut-être qu'ils m'embrasseront.

Comme il se trouvait fatigué de porter tant d'or et qu'il se trouvait à passer non loin du carrefour Bourdon, il se détourna un peu du chemin pour aller s'y reposer. Il mangea quelques glands du vieux chêne, qu'il connaissait pour meilleurs que ceux des autres chênes de la forêt, étant doux comme sucre et tendres comme beurre. Puis il but au ruisseau et se disposait à faire un somme, lorsqu'il vit ses trois frères et ses trois sœurs se jeter sur lui, le pincer, le mordre, l'égratigner, et lui enlever tout son trésor.

Gribouille défendait son or comme il pouvait, disant: Laissez-le-moi porter à la maison pour que mon père et ma mère voient que j'ai fait leur volonté, et après cela vous me le prendrez si vous voulez. Mais ils ne l'écoutaient point et continuaient à le voler et à le maltraiter, lorsque tout à coup il se fit un grand bruit dans le chêne, comme si dix mille grosses contre-basses y donnaient un concert, et aussitôt un essaim de gros frelons, guêpes et bourdons de différentes espèces s'abattit sur les frères et sœurs de Gribouille, et se mirent à les piquer si fort en les poursuivant, qu'ils arrivèrent à la maison tout enflés, les uns presque aveugles, les autres ayant des mains grosses comme la tête, tous quasi défigures et criant comme des damnés. Cependant Gribouille, qui s'était trouvé au milieu de l'essaim, n'avait pas une seule piqûre, et il avait pu ramasser son or et l'apporter à la maison.

Tandis que Brigoule lavait et pansait ses autres enfants, Bredouille, qui ne songeait qu'à l'argent, s'occupait d'interroger et de fouiller Gribouille, et, cette fois, il le complimentait et lui reprochait seulement d'être un paresseux et un douillet qui aurait eu la force d'en apporter le double.

On mit les autres enfants au lit, car ils étaient fort malades, et plusieurs pensèrent en crever.

Mais, dès le lendemain, Bredouille ayant voulu compter l'or avec sa femme, il fut bien étonné de le voir se fondre dans ses doigts et se répandre sur la table en liqueur jaune et poissante, qui n'était autre chose que du miel, et encore du miel très-mauvais et plus amer que sucré.

—Pour le coup, dit Brigoule en lavant sa table avec beaucoup de colère, M. Bourdon est sorcier, et il nous sera difficile de l'affiner. Il ne nous faut point mettre mal avec lui, et, au lieu de lui demander de l'argent, il faut lui faire des présents. Il m'a semblé qu'il aimait le miel plus qu'il ne convient à un homme raisonnable, et c'est sans doute pour nous en demander qu'il nous fait cette malice.—Cela me paraît clair, répondit Bredouille, envoyons-lui du meilleur de nos ruches, et je pense que pour cela il nous payera bien.

Le jour suivant, on mit sur un âne un beau baril de miel superbe, et on envoya Gribouille chez M. Bourdon.