Cependant, comme il continuait à penser et à raisonner sous sa forme de branche, il se dit bientôt: Je suis près de terre, puisque l'aigle, qui n'est pas un oiseau marin, est venu me chercher dans les eaux; il m'emporte, et ce n'est pas pour me manger, car il aime la chair et non pas les glands; il veut donc faire de moi une broussaille pour son nid, et bientôt sans doute je vais me trouver sur le faîte d'un arbre ou d'un rocher.

Gribouille raisonnait fort bien. Il vit bientôt le rivage et une grande île déserte où il n'y avait que des arbres, de l'herbe et des fleurs qui brillaient au soleil et embaumaient l'air à vingt lieues à la ronde.

L'aigle le déposa dans son aire et partit pour aller chercher quelqu'autre broussaille. Gribouille, se voyant seul, avait bien envie de s'en aller; mais comment faire, puisqu'il n'avait plus ni pieds ni jambes? Au moins, disait-il, quand j'étais sur l'eau, l'eau me poussait et me faisait avancer; à présent, que deviendrai-je? je m'en vais certainement me faner, me dessécher et mourir, puisque je suis une branche coupée et jetée aux vents.

Gribouille versa quelques larmes, mais il reprit courage en songeant que les fées ou les bons génies l'avaient protégé contre les assauts de l'affreux bourdon, et que, sans doute, ils lui avaient fait subir cette métamorphose pour le préserver de ses poursuites. Il aurait bien voulu les invoquer encore, et surtout revoir près de lui la demoiselle bleue qui lui avait parlé sur le ruisseau; mais il était aussi muet qu'une souche, et il ne pouvait pas faire de lui-même le plus petit mouvement.

Mais voilà que tout d'un coup s'éleva un furieux coup de vent qui bouleversa le nid de l'aigle et transporta Gribouille au beau milieu de l'île.

Il n'eut pas plutôt touché la terre qu'il vit s'agiter autour de lui toutes les herbes et toutes les fleurs; et un beau narcisse blanc, au pied duquel il s'était trouvé retenu, se pencha, l'embrassa sur la joue, et lui dit:—Te voilà donc enfin, mon cher Gribouille? il y a bien longtemps que nous t'attendons. Une marguerite se prit à rire et dit:

—Vraiment, nous allons bien nous amuser, à présent que le bon Gribouille sera des nôtres; et une folle avoine s'écria:—Je suis d'avis que nous donnions un grand bal pour fêter l'arrivée de Gribouille.—Patience! reprit le narcisse, qui avait l'air plus raisonnable que les autres, vous ne pourrez rien pour Gribouille tant que la reine ne l'aura pas embrassé.