Elle monta avec Gribouille sur le sommet le plus élevé de l'île et lui fit admirer la beauté de la contrée des fleurs, où dansait et chantait encore, aux premiers rayons des étoiles, cette race heureuse et charmante dont elle était la mère.

—Hélas! dit Gribouille, saisi pour la première fois depuis cent ans d'une profonde tristesse, vais-je donc quitter tous ces amis? vais-je redevenir branche de chêne? vais-je donc retourner dans le pays où règnent les abeilles avares et les bourdons voleurs? Ma chère marraine, ne m'abandonnez pas, ne me renvoyez pas; je ne puis vivre ailleurs qu'ici, et je mourrai de chagrin loin de vous.

—Je ne t'abandonnerai jamais, Gribouille, dit la reine, et tu resteras avec nous si tu veux; mais écoute ce que j'ai à te dire, et tu verras ce que tu as à faire:

«Le pays où tu es né, et qui aujourd'hui a pris définitivement le nom de royaume des bourdons, parce que M. Bourdon y a été nommé roi, était, avant ta naissance, un pays comme les autres, mêlé de bien et de mal, de bonnes et de mauvaises gens. Tes parents n'étaient pas des meilleurs, leurs enfants leur ressemblaient. Tu vins le dernier, et, par un bonheur extraordinaire, je vins à passer au moment de ta naissance dans la forêt où demeurait ton père. Ta mère était au lit, ton père t'examinait et te trouvait plus chétif que ses autres enfants:—Ma foi, disait-il d'une voix grondeuse sur le seuil de sa porte, voilà un marmot qui me coûtera plus qu'il ne me rapportera. Je ne sais à quoi a pensé ma femme de me donner un fils si petit et si vilain; si je ne craignais de la fâcher, je le ferais noyer comme un petit chat.

«Je passais alors sur le ruisseau, sous la forme d'une demoiselle bleue, déguisement que je suis forcée de prendre quand je crains la rencontre du roi des bourdons. Je savais bien que ton père ne te ferait pas mourir, mais je compris qu'il n'était point bon et qu'il ne t'aimerait guère. Je ne pouvais empêcher ce malheur, mais le besoin que j'ai de faire toujours du bien là où je passe, me donna l'idée de t'adopter pour mon filleul et de te douer de douceur et de bonté, ce qui, à mes yeux, était le plus beau présent que je pusse te faire.

«T'ayant donné un baiser en passant et en t'effleurant de mon aile, je poursuivis mon voyage, car j'étais en mission auprès de la reine des fées, et mon premier soin, en arrivant auprès d'elle, fut de lui demander la permission de te rendre heureux. Elle me l'accorda tout d'abord; mais bientôt nous vîmes arriver le roi des bourdons, qui se fâcha contre elle, contre moi, et fit beaucoup de menaces, disant que ton pays lui avait été promis, et que nul que lui n'avait droit et pouvoir sur le moindre de ses habitants.

«Il faut que tu saches que, d'après nos lois, une partie grande ou petite de la terre est assignée pour demeure à chacune des races d'esprits supérieurs, bons ou méchants, qui peuplent le monde des fées et des génies; mais ce droit est limité à un certain nombre de siècles ou d'années, et ensuite nous changeons de résidence, afin que la même portion de la terre ne reste pas éternellement méchante et malheureuse. De là vient qu'on voit des nations florissantes tomber dans la barbarie, et des nations barbares devenir florissantes, selon que nos bonnes ou mauvaises influences règnent sur elles.

«La reine des fées est aussi juste qu'elle peut l'être, ayant affaire à tant de méchants esprits contre lesquels les bons sont forcés d'être en guerre depuis le commencement du monde; mais il est écrit dans le grand livre des fées que les méchants esprits, enfants des ténèbres, finiront par se corriger, et que la reine ne doit ni les exterminer, ni les priver des moyens de s'amender. Elle est donc forcée d'écouter leurs promesses, de croire quelquefois à leur repentir, et de leur permettre de recommencer de nouvelles épreuves. Quand ils ont abusé de sa patience et de sa bonté, elle les châtie en les forçant de vivre, des années ou des centaines d'années, sous la forme de certaines plantes et de certains animaux. C'est une faculté que nous avons tous de nous transformer ainsi à volonté; mais, quand nous subissons cette métamorphose par punition, nous ne sommes plus libres de quitter la forme que l'on nous impose, tant que la reine ne révoque point son arrêt.