—Je suis bien sûr, dit Gribouille, que jamais vous n'avez été punie de la sorte.

—Il est vrai, répondit modestement la reine des prés; mais, pour en revenir à ton histoire, tu sauras qu'à cette époque le roi des bourdons, qui avait gouverné ton pays environ quatre cents ans auparavant, et qui l'avait affreusement dévasté et maltraité, subissait depuis ce temps-là un châtiment infâme. Il était simple bourdon, une vraie bête brute, condamnée à ramper, à dérober, à bourdonner sur un vieux chêne de la forêt qu'il avait jadis planté de sa propre main, lorsqu'il était le maître et le tyran de la contrée.

—Comment, dit Gribouille, un génie peut-il exister sous cette forme vile, et vivre pendant des siècles de la vie des bêtes?

—Cela arrive tous les jours, répondit la fée. Rien ne le distingue des autres bêtes, si ce n'est le sentiment de sa misère, de sa honte et de sa déplorable immortalité. Le roi des bourdons était ainsi transformé depuis trois cent quatre-vingt-huit ans, lorsque tu vins au monde. Ces trois cent quatre-vingt-huit ans te paraissent bien longs; mais, dans la vie des êtres immortels, c'est peu de chose, et la punition n'était pas bien dure.

—Comment se fait-il donc, demanda Gribouille, qui s'avisait de tout, que le roi des bourdons, devenu simple et stupide bourdon, se trouvait dans le palais de la reine des fées lorsque vous vîntes demander la permission de me rendre heureux?

—C'est, répondit la reine des prés, que tous les cent ans, c'est comme qui dirait chez vous toutes les heures, la reine assemble son conseil et permet à tous ses subordonnés, même à ceux qui subissent une transformation honteuse sur sa terre, de comparaître devant son tribunal pour demander quelque grâce, rendre compte de quelque mission, ou manifester quelque repentir. Mais les mauvais génies sont orgueilleux, et ils viennent rarement faire sincèrement leur soumission. Le roi Bourdon venait plutôt là pour narguer la reine. Il le fit bien voir, car il lui rappela qu'elle-même avait prononcé que sa peine expirerait la quatre centième année, et qu'il reprendrait l'empire de ton pays à ce moment-là: Par conséquent, disait-il, ce Gribouille m'appartient, et la reine des prés (je passe les épithètes grossières dont il m'honora) n'a pas le droit de me l'enlever pour le douer et l'instruire à sa fantaisie.

«La reine des fées, ayant réfléchi, prononça cette sentence:

«La reine des prés, ma fille, a doué cet enfant des hommes de douceur et de bonté; nul ne peut détruire le don d'une fée, quand il est prononcé par elle sur un berceau. Gribouille sera donc doux et bon; mais il est bien vrai que Gribouille vous appartient. En bien, je vais prendre une mesure qui, si vous êtes raisonnable, vous empêchera de le tourmenter et de le faire souffrir. Vous ne serez délivré que de sa main. Le jour où il vous dira:—Va, et sois heureux, vous cesserez d'être un simple bourdon; vous pourrez quitter votre vieux chêne et régner sur le pays. Mais souvenez-vous de rendre Gribouille très-heureux; car, le jour où il voudra vous quitter, je permettrai à sa marraine de le protéger contre vous, et s'il revient ensuite pour vous punir de votre ingratitude, je ne vous prêterai aucun secours contre lui.»

«Là-dessus la reine prononça la clôture de son conseil: je revins à mon île, et le roi des bourdons retourna à son vieux chêne, où, douze ans après, jour pour jour, ta bonté te fit prononcer ces mots fatals: Va, et sois heureux.