«Aussitôt le méchant insecte qui t'avait piqué redevint le roi des bourdons et prit tout de suite le nom de M. Bourdon; car il lui avait été interdit par la reine de se présenter les armes à la main, et il ne pouvait ni déposséder le vieux roi, ni se rendre puissant par la force.

«Tu as vu, Gribouille, ce qu'a fait ce méchant génie. Il a séduit et corrompu les hommes de ton pays par ses richesses. Il a augmenté son pouvoir en épousant la princesse des abeilles qui est, en réalité, la princesse des thésauriseurs. Il a rendu beaucoup de gens très-riches et le pays florissant en apparence; mais, sans persécuter les pauvres, il s'est arrangé de manière à les laisser mourir de faim, parce qu'il a su rendre les riches égoïstes et durs. Les pauvres sont devenus de plus en plus ignorants et méchants à force de colère et de souffrance; si bien que tout le monde se déteste dans ce malheureux pays, et qu'on voit des personnes mourir de chagrin et d'ennui, quelquefois même se tuer par dégoût de la vie, bien qu'elles soient assez riches pour ne rien désirer sur la terre.

«Or donc, Gribouille, continua la reine, voilà cent ans que tu as quitté ton pays, de la manière que l'avait prévu la reine des fées. Ton bon cœur n'a pu supporter l'horreur naturelle que t'inspirait le roi des bourdons. Il a voulu te retenir de force, je t'ai sauvé de ses griffes; il règne à présent et il vit toujours puisqu'il est immortel, quoiqu'il fasse le vieux et parle toujours de sa fin prochaine pour ne pas inquiéter ses sujets. Tes parents ne sont plus. De toutes les personnes que tu as connues, il n'en existe pas une seule. La richesse n'a fait qu'augmenter avec la méchanceté dans ce pays-là; les hommes en sont venus à s'égorger les uns les autres. Ils se volent, ils se ruinent, ils se haïssent, ils se tuent. Les pauvres font comme les riches, ils se tuent entre eux et ils pillent les riches tant qu'ils peuvent; c'est une guerre continuelle. Les abeilles, les frelons et les fourmis sont dans un travail effroyable pour s'entre-nuire et s'entre-dévorer. Tout cela est venu de ce que l'esprit d'avarice et de pillarderie a étouffé l'esprit de bonté et de complaisance dans tous les cœurs, et de ce qu'on a oublié une grande science dont, seul de tous les hommes nés sur cette terre malheureuse, tu es aujourd'hui possesseur.

Gribouille commença par pleurer la mort de ses parents comme s'ils eussent été bien regrettables, et il les eût pleurés longtemps, si la reine des prés, qui voulait le rendre attentif à ses discours, ne l'eût forcé, par un de ses sourires magiques, à redevenir tranquille et satisfait. Alors, se sentant réveillé comme d'un rêve, il ne vit plus le passé et ne songea qu'à l'avenir.

—Ma chère marraine, dit-il, vous dites que seul, parmi les hommes de mon pays, je possède une grande science. On m'a toujours dit autrefois que j'étais né fort simple. Le roi des bourdons a essayé de me rendre habile. J'ai étudié pendant trois ans, chez lui, la science des nombres, et cela ne m'a rien appris dont je sache me servir. Vous m'avez amené ici et vous m'y avez donné cent ans d'un plaisir et d'un bonheur dont je n'avais pas l'idée; mais on n'a songé qu'à me divertir, à me caresser, à me rendre content, et véritablement j'ai été si content, si heureux, si gai, si fou peut-être, que je n'ai pas songé à faire la plus petite question, et que je ne me sens pas plus magicien que le premier jour. Vous voyez donc que je suis un grand niais ou un grand étourdi, et vraiment j'en suis tout honteux, car il me semble que, dans l'espace de cent ans, j'aurais pu et j'aurais dû apprendre tout ce qu'un mortel peut savoir, lorsqu'il vit au milieu des fées et des génies.

—Gribouille, dit la reine, tu t'accuses à tort et tu te trompes si tu crois ne rien avoir appris. Voyons, interroge ton propre cœur, et dis-moi s'il n'est pas en possession du secret le plus merveilleux qu'un mortel ait jamais pressenti?

—Hélas! ma marraine, répondit Gribouille, je n'ai appris qu'une chose chez vous, c'est à aimer de tout mon cœur.

—Fort bien, reprit la reine des prés, et quelle autre chose est-ce que mes autres enfants t'ont fait connaître?