—Ils m'ont fait connaître le bonheur d'être aimé, dit Gribouille, bonheur que j'avais toujours rêvé et que je ne connaissais point.
—Eh bien, dit la reine, que veux-tu donc savoir de plus beau et de plus vrai? Tu sais ce que les hommes de ton pays ne savent pas, ce qu'ils ont absolument oublié, ce dont ils ne se doutent même plus. Tu es magicien, Gribouille, tu es un bon génie, tu as plus de science et plus d'esprit que tous les docteurs du royaume des bourdons.
—Ainsi, dit Gribouille, qui commençait à voir clair en lui-même et à ne plus se croire trop bête, c'est la science que vous m'avez donnée qui guérirait les habitants de mon pays de leur malice et de leurs souffrances?
—Sans doute, répondit la reine, mais que t'importe, mon cher enfant? Tu n'as plus rien à craindre des méchants; tu es ici à l'abri de la rancune du roi des bourdons. Tu seras immortel tant que tu habiteras mon île, aucun chagrin ne viendra te visiter, tes jours se passeront en siècles de fêtes. Oublie la malice des hommes, abandonne-les à leurs souffrances. Viens, retournons au concert et au bal. Je veux bien les prolonger encore pour toi d'une journée de cent ans.
Gribouille interrogea son cœur avant de répondre, et, tout d'un coup, il y trouva ce raisonnement-ci:—Ma marraine ne me dit cela que pour m'éprouver; si j'acceptais, elle ne m'estimerait plus et je ne m'estimerais plus moi-même. Alors il se jeta au cou de sa marraine et lui dit:—Faites-moi un beau sourire, ma marraine, afin que je ne meure pas de chagrin en vous quittant, car il faut que je vous quitte. J'ai beau n'avoir ni parents ni amis dans mon pays à l'heure qu'il est, je sens que je suis l'enfant de ce pays et que je lui dois mes services. Puisque me voilà riche du plus beau secret du monde, il faut que j'en fasse profiter ces pauvres gens qui se détestent et qui sont pour cela si à plaindre. J'ai beau être heureux comme un génie, grâce à vos bontés, je n'en suis pas moins un simple mortel, et je veux faire part de ma science aux autres mortels. Vous m'avez appris à aimer; eh bien, je sens que j'aime ces méchants et ces fous qui vont me haïr peut-être, et je vous demande de me reconduire parmi eux.
La reine embrassa Gribouille, mais elle ne put sourire malgré toute son envie.—Va, mon fils, dit-elle, mon cœur se déchire en te quittant; mais je t'en aime davantage, parce que tu as compris ton devoir, et que ma science a porté ses fruits dans ton âme. Je ne te donne ni talisman, ni baguette pour protéger tes jours contre les entreprises des méchants bourdons, car il est écrit au livre du destin que tout mortel qui se dévoue doit risquer tout, jusqu'à sa vie. Seulement je veux t'aider à rendre les hommes de ton pays meilleurs; je te permets donc de cueillir dans mes prés autant de fleurs que tu en voudras emporter, et chaque fois que tu feras respirer la moindre de ces fleurs à un mortel, tu le verras s'adoucir et devenir plus traitable: c'est à ton esprit de faire le reste. Quant au roi des bourdons et à ceux de sa famille, il y a longtemps qu'ils seraient corrigés, si cela dépendait de mes fleurs; car, depuis le commencement du monde, ils se nourrissent de leurs sucs les plus doux; mais cela n'a rien changé à leur caractère brutal, cruel et avide. Préserve-toi donc tant que tu pourras de ces tyrans; je tâcherai de te secourir; mais je ne te cache pas que ce sera une lutte bien terrible et bien dangereuse, et que je n'en connais pas l'issue.
Gribouille alla cueillir un gros bouquet tout en pleurant et soupirant. Tous les habitants de l'île heureuse avaient disparu. La fête était finie; seulement, chaque fois que Gribouille se baissait pour ramasser une plante, il entendait une petite voix gémissante qui lui disait:
—Prends, prends, mon cher Gribouille, prends mes feuilles, prends mes fleurs, prends mes branches; puissent-elles te porter bonheur! puisses-tu revenir bientôt!