—Parlez, ma chère marraine, s'écria Gribouille; pour vous assurer la victoire et pour sauver ce malheureux pays, il n'y a rien que je ne sois capable de souffrir.
—Et si c'était la mort? dit la reine des prés d'une voix si triste que les chauves-souris, les lézards et les araignées du cachot de Gribouille en furent réveillés tout en sueur.
—Si c'est la mort, répondit Gribouille, que la volonté des puissances célestes soit faite! Pourvu que vous vous souveniez de moi avec affection, ma chère marraine, et que, dans l'île des Fleurs, on chante quelquefois un petit couplet à la mémoire du pauvre Gribouille, je serai content.
—Eh bien, dit la fée, apprête-toi à mourir, Gribouille, car demain éclatera une nouvelle guerre plus terrible que celle qui existe aujourd'hui. Demain tu périras dans les tourments, sans un seul ami auprès de toi, et sans avoir même la consolation de voir le triomphe de mes armes, car tu seras une des premières victimes de la fureur du roi des bourdons. T'en sens-tu le courage?
—Oui, ma marraine, dit Gribouille.
La fée l'embrassa et disparut. Jusqu'au jour, qui fut bien long à venir, le pauvre Gribouille, pour combattre l'effroi de la mort, chanta, dans son cachot, d'une voix suave et touchante, les belles chansons qu'il avait apprises dans l'île des Fleurs. Les lézards, les salamandres, les araignées et les rats qui lui tenaient compagnie, en furent si attendris, qu'ils vinrent tous se mettre en rond autour de Gribouille et à chanter à leur tour son chant de mort dans leur langue, en répandant des pleurs et en se frappant la tête contre les murs.
—Mes amis, leur dit Gribouille bien que je ne comprenne pas beaucoup votre langage, je vois que vous me regrettez et que vous me plaignez. J'y suis sensible; car, loin de vous mépriser pour votre laideur et la tristesse de votre condition, je vous estime autant que si vous étiez des papillons couverts de pierreries ou des oiseaux superbes. Il me suffit de voir que vous avez un bon cœur pour faire grand cas de vous. Je vous prie, quand je ne serai plus, s'il vient à ma place quelque pauvre prisonnier, soyez aussi doux et aussi affectueux pour lui que vous l'avez été pour moi.
—Cher Gribouille, répondit en bon français un gros rat à barbe blanche, nous sommes des hommes comme toi. Tu vois en nous les derniers mortels qui, après ton départ de ce pays, il y a cent ans et plus, conservèrent l'amour du bien et le respect de la justice. L'affreux roi des bourdons, ne pouvant nous faire périr, nous jeta dans ce cachot et nous condamna à ces hideuses métamorphoses; mais nous avons entendu les paroles de la fée et nous voyons que l'heure de notre délivrance est venue. C'est à ta mort que nous la devrons: voilà pourquoi, au lieu de nous réjouir, nous versons des larmes.
En ce moment, le jour parut et l'on entendit un son de cloches funèbres, et puis un vacarme épouvantable: des cris, des rires, des menaces, des chants, des injures; et puis les trompettes, les tambours, les fifres, la fusillade, la canonnade, enfin l'enfer déchaîné. C'était la grande bataille qui commençait. La reine des prés, à la tête d'une innombrable armée d'oiseaux qu'elle avait amenés de son île, parut dans les airs, d'abord comme un gros nuage noir, et puis bientôt comme une multitude de guerriers ailés et emplumés qui s'abattaient sur le royaume des frelons et des abeilles.