A la vue de ce renfort, les habitants révoltés du pays reprirent les armes; ceux qui tenaient pour le roi en firent autant, et l'on se rangea en bataille dans une grande plaine qui entourait le palais.

Le roi des bourdons, qui n'avait pas l'habitude de regarder en l'air, et qui voyait toujours à ras de terre, ne s'inquiéta pas d'abord de la sédition. Il mit sur pied son armée, qui était composée, en grande partie, de membres de sa famille; car il avait équipé plus de quarante millions de jeunes bourdons qui étaient les enfants de son premier mariage, et, de son côté, la princesse des abeilles, sa femme, avait tout autant de sœurs dont elle s'était fait un régiment d'amazones fort redoutables.

Mais quelqu'un de la cour ayant levé les yeux et voyant l'armée de la reine des prés dans les airs, avertit le roi qui, tout aussitôt, devint sombre et commença à bourdonner d'une manière épouvantable.

—Or donc, dit-il, le danger est fort grand. Que ces misérables mortels se battent entre eux, laissons-les faire: nous ne sommes pas trop pour nous défendre contre l'armée des oiseaux qui nous menace.

La princesse des abeilles, sa femme, lui dit alors:

—Sire, vous perdez la tête; jamais nous ne pourrons nous défendre des oiseaux; ils sont aussi agiles et mieux armés que nous. Nous en blesserons quelques-uns et ils nous dévoreront par centaines. Nous n'avons qu'un moyen de transiger, c'est de tirer de prison ce Gribouille, le filleul bien-aimé de la reine des prés. Nous le mettrons sur un bûcher tout rempli de soufre et d'amadou, et nous menacerons cette reine ennemie d'y mettre le feu si elle ne se retire aussitôt.

—Cette fois, ma femme, vous avez raison, dit le roi; et, aussitôt fait que dit, Gribouille fut placé sur le bûcher, au beau milieu de l'armée des bourdons. Un cerf-volant fort éloquent fut envoyé en parlementaire à la reine des prés pour l'avertir de la résolution où était le roi de faire brûler vif le pauvre Gribouille si elle livrait la bataille.

A la vue de Gribouille sur son bûcher, la reine des prés sentit son cœur se fendre, et, le courage lui manquant, elle allait donner le signal de la retraite, lorsque Gribouille, voyant et comprenant ce qui se passait dans le cœur et dans l'armée de la reine, arracha la torche des mains du bourreau, la lança au milieu du bûcher, et se précipita lui-même à travers les flammes où, en moins d'un instant, il fut consumé.