Aussitôt l'on vit sortir de terre une armée effroyable de fourmis noires et monstrueuses qui ramassèrent avec empressement les cadavres des insectes morts et mourants, et qui les emportèrent dans leurs cavernes avec des démonstrations de joie et de gourmandise qui soulevaient le cœur de dégoût et d'horreur.

Après avoir contemplé ce hideux spectacle, la foule se retourna vers le bûcher de Gribouille, qui n'offrait plus qu'une montagne de cendres; mais, au faîte de cette montagne, on vit s'épanouir une belle fleur que l'on nomme souvenez-vous de moi. La reine des prés cueillit cette fleur et la mit dans son sein; puis elle et son armée, prenant les cendres du bûcher, s'envolèrent vers les cieux, et, en partant, ils semaient les cendres de ce bûcher sur toute la contrée. Aussitôt poussaient des fleurs, des moissons, des arbres chargés de fruits, mille richesses qui réparèrent au centuple les pertes occasionnées par la guerre.

Depuis ce jour-là, les habitants du pays de Gribouille vécurent fort heureux sous la protection de la reine des prés, et un temple fut élevé à la mémoire de Gribouille. Tous les ans, à l'anniversaire de sa mort, tous les habitants de la contrée venaient avec des bouquets de fleurs de souvenez-vous de moi chanter les chansons que Gribouille leur avait enseignées. Ce jour-là, il était ordonné, par les lois du royaume, de terminer tous les différends et de pardonner toutes les fautes et toutes les injures. Cela fit du tort aux procureurs et aux avocats qui avaient pullulé dans le pays au temps du roi Bourdon. Mais ils prirent d'autres métiers, puisqu'aussi bien un temps arriva où il n'y eut plus de procès, et où sur toutes choses tout le monde fut d'accord.

Quant à Gribouille, devenu petite fleur bleue, son sort ne fut point regrettable. Sa marraine l'emporta dans son île, où, pour tout le reste de l'existence des fées, existence dont personne ne connaît le terme, il fut alternativement pendant cent ans petite fleur bleue, bien tranquille et bien heureuse au bord d'un ruisseau, dans la prairie enchantée, et pendant cent ans jeune et beau sylphe, dansant, chantant, riant, aimant et faisant fête à sa marraine.


MAISON BLANCHARD ET CIE,