Il y avait dans cette forêt un certain chêne que Gribouille aimait particulièrement: c'était un grand arbre très-vieux, creux en dedans, et tout entouré de belles feuilles de lierre et de petites mousses les plus fraîches du monde. L'endroit était assez éloigné de la maison de Bredouille et s'appelait le carrefour Bourdon. On ne se souvenait plus dans le pays pourquoi on avait donné ce nom à cet endroit-là. On pensait que c'était un riche seigneur, nommé Bourdon, qui avait planté le chêne, et on n'en savait pas davantage. On n'y allait presque jamais, parce qu'il était tout entouré de pierres et de ronces qu'on avait de la peine à traverser. Mais il y avait là du gazon superbe, tout rempli de fleurs, et une petite fontaine qui s'en allait, en courant et en sautillant sur la mousse, se perdre dans les rochers environnants.
Un jour que Gribouille, plus maltraité et plus triste que de coutume, était allé gémir tout seul au pied du chêne, il se sentit piqué au bras, et, regardant, il vit un gros bourdon qui ne bougeait et qui avait l'air de le narguer. Gribouille le prit par les ailes, et le posant sur sa main:
—Pourquoi me fais-tu du mal, à moi qui ne t'en faisais point? lui dit-il. Les bêtes sont donc aussi méchantes que les hommes? Au reste, c'est tout naturel, puisqu'elles sont bêtes, et ce serait aux hommes de leur donner un meilleur exemple. Allons, va-t'en, et sois heureux; je ne te tuerai point, car tu m'as pris pour ton ennemi, et je ne le suis pas. Ta mort ne guérirait pas la piqûre que tu m'as faite.
Le bourdon, au lieu de répondre, se mit à faire le gros dos dans la petite main de Gribouille et à passer ses pattes sur son nez et sur ses ailes, comme un bourdon qui se trouve bien et qui oublie les sottises qu'il vient de faire.—Tu n'as guère de repentir, lui dit Gribouille, et encore moins de reconnaissance. Je suis fâché pour toi de ton mauvais cœur, car tu es un beau bourdon, je n'en saurais disconvenir: tu es le plus gros que j'aie jamais vu, et tu as une robe noire tirant sur le violet qui n'est pas gaie, mais qui ressemble au manteau du roi. Peut-être que tu es quelque grand personnage parmi les bourdons, c'est pour cela que tu piques si fort.
Ce compliment, que Gribouille fit en souriant, quoique le pauvre enfant eût encore la larme à l'œil, parut agréable au bourdon, car il se mit à frétiller des ailes. Il se releva sur ses pattes, et tout d'un coup, faisant entendre un chant sourd et grave, comme celui d'une contre-basse, il prit sa volée et disparut.
Gribouille, qui souffrait de sa piqûre, mais qui n'était pas si simple qu'il ne connût les propriétés des herbes de la forêt, cueillit diverses feuilles, et, après avoir bien lavé son bras dans le ruisseau, y appliqua ce baume et puis s'endormit.
Pendant son premier sommeil, il lui sembla entendre une musique singulière: c'était comme des grosses voix de chantres de cathédrale, qui sortaient de dessous terre et qui disaient en chœur:
Bourdonnons, bourdonnons,
Notre roi s'avance.