La dame du logis était une fille entretenue, fort belle, fort intelligente, fort railleuse, et méchante à l'excès. Horace l'avait toujours haïe et redoutée, quoiqu'elle lui eût fait des avances. Elle avait ce jour-là une robe de satin écarlate, ses cheveux blonds flottants, et un certain air plus impertinent que de coutume. Ses yeux brillaient d'un éclat diabolique: c'était la vraie fille de Lucifer. Elle accueillit Horace avec des grâces de chat, le plaça auprès d'elle à table, et lui versa de sa belle main les vins du Rhin les plus capiteux. On s'égaya beaucoup, on traita Horace aussi bien que de coutume, on lui fit réciter des vers, on l'applaudit, on le flatta, et on parvint à l'enivrer, non pas jusqu'à perdre la raison, mais jusqu'à reprendre confiance en lui-même.

Alors un des convives lui dit:

«A propos de femmes, apprenez-nous donc, mon cher, pourquoi la vicomtesse de Chailly vous en veut si fort. Est-il vrai qu'à un déjeuner au Café de Paris, avec B... et A..., vous l'ayez compromise?

—Le diable m'emporte si je m'en souviens, répondit Horace; mais je ne crois pas l'avoir fait.

—Alors vous devriez vous justifier auprès d'elle, car on lui a dit que vous vous étiez vanté de ce dont un homme d'honneur ne se vante jamais...

—A jeun! reprit un autre. Mais in vino veritas, n'est ce pas, Horace?

—En ce cas, répondit Horace, quelque gris que j'aie pu être, je n'ai dû me vanter de rien.

—Il veut dire par là, observa Proserpine (c'est ainsi qu'Horace appelait ce soir-là la maîtresse de son hôte), qu'il n'y aurait pas de quoi se vanter, et c'est mon avis. Votre vicomtesse est sèche, reluisante et anguleuse comme un coquillage.

—Elle a beaucoup d'esprit, reprit-on. Avouez, Horace, que vous en avez été amoureux.

—Pourquoi non? Mais si je l'ai été, je ne m'en souviens pas davantage.