—Non, dit Eugénie brusquement. Je me moquais de vous, c'est l'enfant de mon portier, c'est mon filleul.
—Et cela vous amuse, de le porter sur vos bras, tout en faisant votre ménage?
—Voulez-vous le tenir un peu, dit-elle en le lui présentant, pendant que je servirai le déjeuner?
—Si cela nous fait déjeuner un peu plus vite, je le veux bien; mais je vous assure que je ne sais comment toucher à cela, et que s'il lui prend fantaisie de crier, je ne saurai pas faire autre chose que de le poser par terre. Fi! puisque vous n'êtes pas sa mère, je puis bien vous dire, Eugénie, que je le trouve fort laid avec ses grosses joues et ses yeux ronds!
—Il est plus beau que vous, s'écria Eugénie avec une colère ingénue, et vous n'êtes pas digne d'y toucher.
—Tenez, le voilà qui piaille, dit Horace: permettez-moi de le reporter dans la loge de ses chers parents.»
L'enfant, effrayé de la grosse barbe noire d'Horace, s'était rejeté, en criant, dans le sein d'Eugénie.
«Et moi, dit-elle en le caressant pour l'apaiser, moi qui serais si heureuse d'avoir un enfant comme toi, mon pauvre trésor!»
Horace sourit dédaigneusement, et, s'enfonçant dans un fauteuil, il devint rêveur. Le passé sembla enfin se réveiller dans sa mémoire, et il me dit avec abattement, lorsque Eugénie, ayant déposé l'enfant sur mes genoux, passa dans la chambre voisine: «Jamais Eugénie ne me pardonnera de n'avoir pas compris les joies de la paternité: vraiment, les femmes sont injustes et impitoyables. J'y ai beaucoup réfléchi, depuis mon malheur; et j'ai eu beau chercher comment les délices de la famille pouvaient être appréciables à un homme de vingt ans, je ne l'ai pas trouvé. Si un enfant pouvait venir au monde à l'âge de dix ans, au développement de sa beauté et de son intelligence (en supposant gratuitement qu'il ne fût ni laid, ni roux, ni bossu, ni idiot), je comprendrais, jusqu'à un certain point, qu'on pût s'intéresser à lui. Mais soigner ce petit être malpropre, rechigné, stupide, et pourtant despotique, c'est le fait des femmes, et Dieu leur a donné pour cela des entrailles différentes des nôtres.
—Cela n'est vrai que jusqu'à un certain point, répondis-je. Les femmes les aiment plus délicatement, et s'entendent mieux à les élever durant les premières années; mais je n'ai jamais compris, moi, qu'en présence de cet être faible et mystérieux qui porte en lui un passé et un avenir inconnus, on pût éprouver, pour tout sentiment, la répugnance. Les hommes du peuple sont meilleurs que nous, Horace. Ils aiment leurs petits avec une admirable naïveté. N'avez-vous jamais été saisi de respect et d'attendrissement à la vue d'un robuste ouvrier portant le soir dans ses bras nus, encore tout noircis par le travail, son marmot sur le seuil de la porte, pour l'égayer et soulager sa mère?