Il prit de l'humeur et sortit; cependant il revint à l'heure du dîner. Eugénie n'avait pas osé l'inviter, dans la crainte de paraître informée de sa situation. Je ne voulais pas lui dire que je la connaissais, et j'attendais qu'il m'en fit l'aveu. Il n'y paraissait pas encore disposé, et il me dit en rentrant:
«C'est encore moi; nous nous sommes quittés tantôt assez froidement, Théophile, et je ne puis rester ainsi avec toi.» Il me tendit la main.
«C'est bien, lui dis-je: mais, pour me prouver que tu ne m'en veux pas, tu vas dîner avec nous.
—A la bonne heure, répondit-il, s'il ne faut que cela pour effacer mon tort...»
Nous nous mîmes à table, et nous y étions encore, lorsque la mère Olympe vint chercher l'enfant pour le mener coucher.
Au milieu des occupations multipliées de ce jour, Arsène et Marthe avaient oublié de prévoir que la bonne femme pourrait rencontrer Horace chez nous, et jaser devant lui. Elle aimait malheureusement à parler. Elle était tout coeur et tout feu, comme elle disait elle-même, pour ses jeunes amis; et ce jour-là, plus que de coutume, exaltée par la splendeur de leur position nouvelle à un théâtre en vogue, elle éprouvait le besoin impérieux de s'émouvoir en parlant d'eux. Eugénie fit de vains efforts pour la renvoyer au plus vite avec son trésor, pour l'emmener à la cuisine, pour lui faire baisser la voix: la mère Olympe, ne comprenant rien à ces précautions, exhala sa joie et son attendrissement en longs discours, en sonores exclamations, et prononça plusieurs fois les noms de monsieur et de madame Arsène. Si bien qu'Horace, qui d'abord la prenant pour la portière, n'avait pas daigné prêter l'oreille à ses paroles, la regarda, l'observa, et nous interrogea avidement dès qu'elle fut partie. De quel Arsène parlait-elle? Le Masaccio était-il donc époux et père? Le prétendu enfant du portier était donc le sien? Et pourquoi ne le lui avait-on pas dit tout de suite? «J'aurais dû le deviner; au reste, ajouta-t-il,» son poupard est déjà aussi laid et aussi camus que lui.
Tout ce dénigrement superbe impatientait Eugénie jusqu'à l'indignation. Elle cassa deux assiettes, et je crois que, malgré sa douceur et la dignité habituelle de ses manières, elle eut grande envie de jeter la troisième à la tête d'Horace. Je la soulageai infiniment en prenant le parti de dire tout de suite la verité. Puisque aussi bien Horace devait l'apprendre tôt ou tard, il valait mieux qu'il l'apprît de nous et dans un moment où nous pouvions en surveiller l'effet sur lui. Arsène m'avait autorisé depuis plusieurs jours, et, pour son compte et de la part de Marthe, à agir comme je le jugerais utile en cette circonstance.
«Comment se fait-il, Horace, lui dis-je, que vous n'ayez pas deviné déjà que la femme de Paul Arsène est une personne très-connue de vous, et qui nous est infiniment chère?»
Il réfléchit une minute en nous regardant alternativement avec des yeux troublés. Puis, prenant tout à coup une attitude dégagée, imitée du marquis de Vernes:
«Au fait, dit-il, ce ne peut être qu'elle, et je suis un grand sot de n'avoir pas compris pourquoi vous étiez si embarrassés tout à l'heure devant la vieille fée qui emportait l'enfant... Mais l'enfant?... Ah! l'enfant!... j'y suis! la vieille a très-nettement dit son père en parlant d'Arsène... l'enfant de huit mois... car il a huit mois, vous me l'avez dit ce matin, Eugénie!... et il y a neuf mois que Marthe m'a quitté, si j'ai bonne mémoire... Vive Dieu! voilà un dénoûment sublime et dont je ne m'étais pas avisé dans mon roman!»