Ici Horace se renversa sur une chaise avec un rire éclatant tellement forcé, tellement âpre, qu'il nous fit mal comme le râle d'un homme à l'agonie.

«Ah! finissez de rire, s'écria Eugénie en se levant d'un air courroucé qui la rendait vraiment belle et imposante: cet enfant que Paul Arsène élève et chérit comme le sien, c'est le vôtre, puisque vous voulez le savoir. Vous l'avez trouvé laid, parce que, selon vous, il lui ressemble: et lui le trouve beau, quoiqu'il ressemble, le pauvre innocent, à l'homme le plus égoïste et le plus ingrat qui soit au monde!»

Cet élan de sainte colère épuisa Eugénie: elle retomba sur sa chaise, suffoquée et les joues ruisselantes de larmes. Horace, irrité de cette sorte de malédiction jetée sur lui avec tant de véhémence, s'était levé aussi; mais il retomba aussi sur sa chaise, comme foudroyé par le cri de sa conscience, et cacha son visage dans ses deux mains.

Il resta ainsi plus d'une heure. Eugénie, essuyant ses yeux, avait repris ses travaux de ménage, et j'attendais en silence l'issue du combat que l'orgueil, le doute, le repentir, la honte, se livraient dans le coeur d'Horace.

Enfin il sortit de cette orageuse méditation, en se levant et en marchant dans la chambre à grands pas et avec de grands gestes.

«Eugénie, Théophile! s'écria-t-il en nous saisissant le bras à tous deux et en nous regardant fixement, ne vous jouez pas de moi! Ceci est une crise décisive dans ma vie; c'est ma porte ou mon salut que vous tenez dans vos mains. Il s'agit de savoir si je suis le plus ridicule ou le plus lâche des hommes. J'aimerais encore mieux être le plus ridicule, je vous en donne ma parole d'honneur.

—Je le crois bien! répondit Eugénie avec mépris.

—Eugénie, dis-je à ma fière compagne, ayez de l'indulgence et de la douceur avec Horace, je vous en supplie. Il est fort à plaindre parce qu'il est fort coupable. Vous avez cédé à l'impétuosité de votre coeur en l'accablant tout à l'heure d'un reproche bien grave. Mais ce n'est pas ainsi qu'on doit traiter les infirmités de l'âme. Laissez-moi lui parler, et fiez-vous à mon respect, à mon affection, à ma vénération pour vos amis absents.

—Respect, vénération, reprit Horace, rien que cela!... c'est peu: ne sauriez-vous inventer quelque terme d'idolâtrie plus digne du grand, du divin Paul Arsène? Moi, je veux bien répondre amen à vos litanies; mais pas avant que vous m'ayez prouvé d'une manière irrécusable que je suis bien le père, le père unique, entendez-vous? de cet enfant qu'on veut maintenant me mettre sur le corps.

—On a des intention» très-différentes, lui dis-je avec une froide sévérité. On désire que vous ne vous occupiez jamais de votre fils; on ne vous l'a jamais présenté comme tel; on ne vous en a jamais parlé; et si la fantaisie, vous venait de le réclamer un jour, comme la loi ne vous donne aucun droit sur lui, on saurait le soustraire à une protection tardive et usurpatrice. Ainsi n'outragez pas la noblesse et le dévouement que vous ne pouvez pas comprendre. Ce serait vous avilir à tous les yeux, et même aux vôtres, lorsque le voile grossier qui les couvre sera tombé. Au reste, il ne s'agit pas d'autre chose dans ce moment de crise décisive, comme vous l'appelez avec raison, que de secouer ce voile funeste. Il faut que vous remportiez la victoire sur des sentiments indignes de vous, et que vous ayez un repentir profond. Il faut que vous sortiez d'ici plein de respect pour la mère de votre fils, et de reconnaissance pour son père adoptif, entendez-vous bien? Il faut que vous me disiez que vous vous êtes conduit comme un enfant, comme un fou, ou bien que vous emportiez à tout jamais mon antipathie et mon dégoût pour votre caractère.