—Fort bien, répondit-il en essayant de lutter encore contre mon arrêt, il faut que je fasse amende honorable, parce que l'on m'a rendu père d'un enfant dont je n'ai jamais entendu parler et qui se trouve devoir être le mien! Quelle épreuve dois-je subir pour prouver combien je suis repentant? quelle pénitence publique dois-je faire pour laver mon crime?

—Aucune! Toute cette histoire est un secret entre quatre personnes, et vous êtes la cinquième. Mais si vous aviez la folie et le malheur de la publier, de la raconter à votre manière, je serais forcé de dire la vérité, et d'apprendre à tous ceux qui vous connaissent que vous en avez menti. Vous demandez des preuves matérielles, qui soient irrécusables! comme si l'on pouvait en fournir comme s'il y en avait d'autres que des preuves morales C'est comme si vous déclariez que vous avez l'esprit trop épais et l'âme trop basse pour croire à autre chose qu'au témoignage direct de vos sens. Dans cette hypothèse, il n'y a pas un homme sur la terre qui ne pût méconnaître et repousser ses enfants sous prétexte qu'il n'a pas été témoin de tous les instants de l'existence de sa femme.

—Qu'exigez-vous donc de moi? reprit-il avec une fureur concentrée. Que j'apprenne mon secret à tout le monde, et que je proclame la vertu de Marthe aux dépens de mon honneur? C'est un duel à mort entre la réputation de cette femme et la mienne que vous me proposez!

—Nullement, Horace; nous ne sommes pas ici dans le monde que vous venez de quitter. Vingt salons n'ont pas les yeux ouverts sur le secret de votre vie domestique, et l'honneur de Marthe n'a pas besoin, comme celui d'une certaine vicomtesse, que le vôtre soit compromis. Le milieu où ces événements se sont accomplis est bien restreint et bien obscur. Tout au plus quatre ou cinq anciens amis vous demanderont compte de vos amours avec elle. Si vous leur répondez qu'elle a été une amante sans foi et sans dignité, ce bruit pourra se répandre davantage et l'atteindre dans la position plus évidente et plus enviée qu'elle est en train de se faire. Mais vous pouvez garder votre dignité et la sienne, qui ne sont point ici en lutte le moins du monde. Si vous ne comprenez pas la conduite que vous devez tenir en cette circonstance, je vais vous la dire. Vous refuserez d'entrer dans aucune explication; vous ne parlerez jamais de l'enfant qu'Arsène reconnaît et déclare, par un pieux mensonge, être le sien; vous direz, du ton ferme et bref qui convient à un homme sérieux, que vous avez pour Marthe l'estime et le respect qu'elle mérite; et croyez-moi, cette déclaration vous fera honneur, même aux yeux de ceux qui soupçonneraient la vérité. Cela seul pourra leur faire excuser et taire vos égarements... Si vous aviez agi ainsi, même à l'égard d'une autre femme qui en est moins digne, vous seriez peut-être réhabilité aujourd'hui dans l'estime de juges plus pointilleux et plus exigeants que ne le seront vos anciens camarades.»

Cette insinuation éleva un autre sujet d'explication, et Horace, consterné, reçut mes admonestations avec le silence de l'abattement. Mais en ce qui concernait Marthe, il se débattit longtemps, et pendant deux heures j'eus à lutter, non contre son incrédulité, elle était feinte, mais contre son obstination et son dépit. Malgré sa résistance, je voyais pourtant bien qu'il était ébranlé et que je gagnais du terrain. A neuf heures du soir, il sortit, en me disant qu'il avait besoin d'être seul, de respirer l'air et de réfléchir en marchant. «Je reviendrai avant minuit, me dit-il, et je vous avouerai franchement le résultat de mon examen de conscience. Nous causerons encore de tout cela, si vous n'êtes pas horriblement las de moi.»

Il rentra vers une heure du matin avec un visage animé, bien que fort pâle encore, et avec des manières affectueuses et communicatives. «Eh, bien? lui dis-je en secouant la main qu'il me tendait.—Eh bien! me répondit-il, j'ai remporté la victoire, ou plutôt c'est Marthe et vous qui m'avez vaincu, et désormais vous ferez tous de moi ce que vous voudrez. J'étais un fou, un malheureux tourmenté de mille doutes poignants; mais vous autres, vous êtes des êtres forts, calmes et sages. Vous m'aidez à retrouver la face de la vérité, quand elle se brouille dans les nuages de mon imagination. Écoutez ce qui m'est arrivé; je veux tout vous dire. En vous quittant, j'ai été au Gymnase; je voulais voir Marthe, travestie en comédienne sur cette scène mesquine, débiter en minaudant les gravelures sentimentales de nos petits drames bourgeois, Oui, je voulais la voir ainsi, pour me guérir à jamais du dépit qu'elle m'avait laissé dans l'âme, pour la mépriser intérieurement et me mépriser moi-même de l'avoir aimée. Je n'étais pas assis depuis cinq minutes, que je vois paraître un ange de beauté et que j'entends une voix pure et touchante comme celle de mademoiselle Mars. C'était bien la beauté, c'était bien la voix de ma pauvre Marthe; mais combien poétisées, combien idéalisées par la culture de l'esprit et par le travail sérieux de la séduction! Je vous le disais autrefois: une femme qui n'est pas occupée avant tout du soin de plaire n'est pas une femme; et dans ce temps-là, Marthe, en dépit de tous ses dons naturels, avait une indolence mélancolique, une réserve humble et triste qui lui faisaient perdre, la plupart du temps, tous ses avantages. Mais quelle métamorphose, grand Dieu! s'est opérée en elle! quel luxe de beauté, quelle distinction de manières, quelle élégance de diction, quel aplomb, quelle grâce aisée! et tout cela sans perdre cet air simple, chaste et doux, qui jadis me faisait rentrer en moi-même et tomber à genoux au milieu de mes soupçons et de mes emportements! Elle a eu ce soir, je vous l'assure, un succès, non pas éclatant, mais bien réel et bien mérité. Son rôle était mauvais, faux, ridicule même; elle a su le rendre vrai, noble et saisissant, sans grands effets, sans moyens téméraires. On applaudissait peu; on ne disait pas: C'est sublime, c'est délirant! mais chacun regardait son voisin et disait: Voilà qui est bien; comme c'est bien! Oui, bien est le mot qui convient. J'ai appris dans le monde, où l'on apprend quelques bonnes choses au milieu d'un grand nombre de mauvaises, que le bien est plus difficile à atteindre que le beau; ou, pour mieux dire, le bien est une face du beau plus raffinée, plus châtiée que toutes les autres. Ah! vraiment, je serai fort aise que toutes ces impertinentes éventées qu'on appelle femmes du monde voient comme cette pauvre grisette sait marcher, s'asseoir, tenir son bouquet, causer, sourire, avec plus de convenance et de charme qu'elles toutes! Mais où donc Marthe a-t-elle appris tout cela? Oh! que l'intelligence est une force rapide et pénétrante! Sur mon honneur, je ne me serais jamais douté que Marthe en eût autant; et cette pensée m'a fait ouvrir les yeux. Combien je l'ai méconnue! me disais-je en la regardant. Je l'ai crue si souvent bornée ou extravagante, et la voilà qui me donne un démenti, et qui semble se venger de mon erreur, en se montrant accomplie et triomphante, devant moi, à tout ce public, à tout Paris! car tout Paris va bientôt parler d'elle, et se disputer le plaisir de la voir et de l'applaudir! J'ai beaucoup rougi de moi, je vous l'avoue: et dès que la pièce où elle jouait a été finie, j'ai couru à la porte des acteurs, j'ai forcé toutes les consignes, j'ai mis en fureur tous les portiers et tous les gardiens de cet étrange sanctuaire; j'ai cherché, j'ai trouvé sa loge, j'ai poussé la porte après avoir frappé, et, sans attendre qu'on vînt, selon l'usage, parlementer avec moi, j'ai osé pénétrer jusqu'à elle. Elle était encore dans son élégant costume, mais elle avait essuyé son fard; ses cheveux, dont elle avait ôté les fleurs, tombaient plus longs, plus noirs, et plus beaux que jamais sur ses épaules de reine. Elle était encore plus belle que sur la scène, et je me suis jeté à ses pieds; j'ai pressé ses genoux contre ma poitrine, au grand scandale de sa soubrette, qui m'a paru une villageoise bien naïve pour une habilleuse de théâtre. Je savais que je ne trouverais pas Arsène auprès d'elle; je me souvenais bien qu'il est caissier, qu'il est occupé à la régie pendant que sa femme fait sa toilette. Mes amis, vous me direz tout, ce que vous voudrez: elle est mariée, elle chérit son mari, elle le respecte, elle l'estime; tout cela est bel et bon: mais elle m'aime! oui, Marthe m'aime encore, elle m'aime toujours, et, bien qu'elle m'ait dit tout le contraire, je n'en puis pas douter. Elle est devenue, en me voyant, pâle comme la mort; elle a chancelé; elle serait tombée évanouie si je ne l'eusse retenue dans mes bras et assise sur sa causeuse. Elle a été cinq minutes sans pouvoir me dire un mot, et comme égarée; et enfin, lorsqu'elle m'a parlé pour me vanter son bonheur, son repos, son mariage... ses yeux humides et son sein haletant me disaient tout autre chose; et moi, n'entendant que vaguement avec mes oreilles les paroles de sa bouche, je comprenais avec tout mon être la voix de son coeur, qui parlait bien plus haut et plus éloquemment. Elle voulait que j'attendisse dans sa loge l'arrivée d'Arsène; je crois qu'elle craignait ses soupçons, si elle eût semblé me recevoir comme en cachette de lui. Mais M. Arsène m'a bien assez inquiété et tourmenté pendant un an, pour que je ne me fasse pas grand scrupule de lui rendre la pareille pendant une soirée. D'ailleurs, je ne me sentais pas du tout disposé à voir cet être vulgaire et prosaïque tutoyer, embrasser et emmener celle que je ne puis me déshabituer tout d'un coup de regarder comme ma maîtresse et ma compagne. Je me suis esquivé en lui promettant de ne la revoir que quand elle voudrait et, devant qui elle voudrait. Mais au moins pendant une heure j'ai été agité, ému, et, puisqu'il faut tout vous dire, épris comme je ne l'ai été de longtemps. Je vous l'ai dit vingt fois au milieu de toutes mes folies, souvenez-vous-en, Théophile: je n'ai jamais aimé que Marthe, et je sens bien que je n'aimerai jamais qu'elle, en dépit de tout, en dépit d'elle et de moi-même.

«Mais pourquoi froncez-vous le sourcil? pourquoi Eugénie hausse-t-elle les épaules d'un air chagrin, et inquiet? Je suis un honnête homme; et comme Marthe est une femme fière et juste, comme elle ne voudra plus me revoir certainement qu'en présence de son mari; comme, si son mari y consent, ce sera pour moi un engagement tacite de respecter sa confiance et son honneur, vous l'avez guère à craindre, ce me semble, que je trouble la sérénité de ce ménage. Oh! ne vous inquiétez pas, je vous en prie; je n'ai pas le moindre désir de lui enlever sa femme, quoiqu'il m'ait enlevé ma maîtresse. Il s'est admirablement conduit envers elle et envers mon fils... puisque c'est mon fils! Marthe ne m'a pas dit un mot de l'enfant, ni moi non plus, comme vous pouvez croire... Mais enfin, il est bien, certain qu'un lien sacré, indissoluble, m'unit à elle, et que si jamais je fais fortune, je n'oublierai pas que j'ai un héritier. Je saurai donc récompenser indirectement Arsène des soins qu'il lui aura donnés; et puisque c'est leur volonté de me retirer mes droits de père, je n'exercerai ma paternité que d'une façon mystérieuse, et pour ainsi dire providentielle. Vous voyez, mes bons amis, que je n'ai l'intention d'être ni si lâche ni si pervers que vous le pensiez ce matin; que, loin d'être l'ennemi et le calomniateur de Marthe, je reste son admirateur, son serviteur et son ami. Je ne pense pas qu'Arsène puisse le trouver mauvais: en s'attachant à la femme qui m'avait appartenu, il a bien dû prévoir que je ne pouvais pas être mort pour elle, ni elle pour moi. C'est un homme sage et froid, qui ne la tyrannisera pas, puisqu'il me connaît. Quant à moi, je me sens relevé, consolé, et comme ressuscité par les événements de cette journée. J'ai été absurde et maussade ce matin. Oubliez cela, et regardez-moi désormais comme l'ancien Horace que vous avez aimé, estimé, et que le monde n'a pu ni avilir ni corrompre. Laissez-moi vous dire que j'aime Marthe plus que jamais, que je l'aimerai toute ma vie; car je vous réponds qu'elle n'aura plus jamais à trembler ni à souffrir de mon amour, de même que vous n'aurez plus jamais rien à réprimer ni à condamner dans ma conduite envers elle.»

Tandis qu'Horace, au milieu de mille vanteries, de mille projets et de mille espérances, qui se contredisaient les unes les autres, nous faisait les plus hardies promesses de vertu et de raison, Marthe, rentrée chez elle avec son mari, lui racontait avec la plus grande franchise l'entrevue qu'elle avait eue avec lui. Arsène éprouva un grand effroi et un grand déchirement de coeur à cette nouvelle; mais il n'en fit rien paraître, et il approuva d'avance tout ce que sa femme pouvait projeter.