Mes yeux, flottant autour de moi, retrouvèrent de nouveau Paul Arsène, mais dans un accoutrement inusité. Cette fois sa chemise était fort blanche et assez fine; il avait un tablier blanc, et pour achever la métamorphose, il portait un plateau chargé de tasses.
«Voilà, dit Horace, dont les yeux avaient suivi la même direction que les miens, un garçon qui ressemble effroyablement au Masaccio.»
Quoiqu'il eût coupé ses longs cheveux et sa petite moustache, il m'était impossible de douter un seul instant que ce ne fût le Masaccio en personne. J'eus le coeur affreusement serré, et faisant un effort, j'appelai le garçon.
«Voilà, Monsieur! répondit-il aussitôt; et, s'approchant de nous, sans le moindre embarras, il nous présenta le café.
—Est-il possible! Arsène? m'écriai-je, vous avez pris ce parti?
—En attendant un meilleur, répondit-il, et je ne m'en trouve pas mal.
—Mais vous n'avez pas un instant de reste pour dessiner? lui dis-je, sachant bien que c'était la seule objection qui pût l'émouvoir.
—Oh! cela, c'est un malheur! mais il est pour moi seul, répondit-il, ne me blâmez pas, Monsieur. Ma vieille tante va mourir, et je veux faire venir mes soeurs ici; car, voyez-vous quand on a tâté de ce coquin de Paris, on ne peut plus s'en aller vivre en province. Au moins ici j'entendrai parler d'art et de peinture aux jeunes étudiants: et quand M. Delacroix exposera, je pourrai m'esquiver une heure pour aller voir ses tableaux. Est-ce que les arts vont périr, parce que Paul Arsène ne s'en mêle plus? Il n'y a que les tasses qui menacent ruine, ajouta-t-il gaiement en retenant le plateau prêt à s'échapper de sa main encore mal exercée.
—Ah çà, Paul Arsène, s'écria Horace en éclatant de rire, ou vous êtes un petit juif, ou vous êtes amoureux de la belle madame Poisson.»
Il fit cette plaisanterie, selon son habitude, avec si peu de précaution, que madame Poisson, dont le comptoir était tout près, l'entendit et rougit jusqu'au blanc des yeux. Arsène devint pâle comme la mort et laissa tomber le plateau; M. Poisson accourut au bruit, donna un coup d'oeil au dégât, et alla au comptoir pour l'inscrire sur un livre ad hoc. Le garçon de café est comptable de tout ce qu'il casse. En voyant l'émotion de sa femme, nous entendîmes le patron lui dire d'une voix âpre: