Confident d'Horace, je l'étais indirectement d'Arsène par l'intermédiaire d'Eugénie. Je m'intéressais à l'un et à l'autre; j'étais l'ami de tous deux; si j'estimais davantage Arsène, je puis dire que j'avais plus d'amitié et d'attrait pour Horace. Entre ces deux poursuivants de la Pénélope dont j'étais le gardien, j'eusse été assez embarrassé de me prononcer, si j'avais eu un conseil à donner. Mon affection me défendait de nuire à l'un des deux; mais Eugénie éclaira ma conscience.

«Arsène aime Marthe d'un amour éternel, me dit-elle, et Horace n'a pour Marthe qu'une fantaisie. Dans l'un elle trouvera, quoi qu'elle fasse, un ami, un protecteur, un frère; l'autre se jouera de son repos, de son honneur peut-être; et l'abandonnera pour un nouveau caprice. Que votre amitié pour Horace ne soit pas puérile. C'est à Marthe que vous devez votre sollicitude tout entière. Malheureusement elle semble écouter cet écervelé avec plaisir; cela m'afflige, et je crois que plus je dis de mal de lui, plus elle en pense de bien. C'est à vous de l'éclairer: elle croira plus en vous qu'en moi. Dites-lui qu'Horace ne l'aime pas et ne l'aimera jamais.»

Cela était bien difficile à prouver et bien téméraire à affirmer. Qu'en savions-nous après tout? Horace était assez jeune pour ignorer même l'amour; mais l'amour pouvait opérer une grande crise en lui, et mûrir tout à coup son caractère. Je convins que ce n'était pas à la noble Marthe de courir les hasards d'une pareille expérience, et je promis de tenter le moyen qu'Eugénie me suggéra, qui était de mener Horace dans le monde pour le distraire de son amour, ou pour en éprouver la force.

Dans le monde! me dira-t-on, vous, un étudiant, un carabin? Eh! mon Dieu oui. J'avais, avec plusieurs nobles maisons, des relations, non pas assidues, mais régulières et durables, qui pouvaient toujours me mettre en rapport, à ma première velléité, avec ce que le faubourg Saint-Germain avait de plus brillant et de plus aimable. J'avais un unique habit noir qu'Eugénie me conservait avec soin pour ces grandes occasions, des gants jaunes qu'elle faisait servir trois fois à force de les frotter avec de la mie de pain, du linge irréprochable, moyennant quoi je sortais environ une fois par mois de ma retraite; j'allais voir les anciens amis de ma famille, et j'étais toujours reçu à bras ouverts, quoiqu'on sût fort bien que je ne me piquais pas d'un ardent légitimisme. Le mot de l'énigme, et pardonnez-moi, cher lecteur, de n'avoir pas songé plus tôt à vous le dire, c'est que j'étais né gentilhomme et de très-bonne souche.

Fils unique et légitime du comte de Mont..., ruiné, avant de naître, par les révolutions, j'avais été élevé par mon respectable père, l'homme le plus juste, le plus droit et le plus sage que j'aie jamais connu. Il m'avait enseigné lui-même tout ce qu'on enseigne au collège; et, à dix-sept ans, j'avais pu aller chercher à Paris avec lui mon diplôme de bachelier ès-lettres. Puis nous étions revenus ensemble dans notre modeste maison de province, et là il m'avait dit:—Tu vois que je suis attaqué d'infirmités très-graves; il est possible qu'elles m'emportent plus tôt que nous ne pensons, ou du moins qu'elles affaiblissent ma mémoire, ma volonté et mon jugement. Je veux employer ce peu de lucidité qui me reste à causer sérieusement avec toi de ton avenir, et t'aider à fixer tes idées.

«Quoi qu'en disent les gens de notre classe qui ne peuvent se consoler de la perte du régime de la dévotion et de la galanterie, le siècle est en progrès et la France marche vers des doctrines démocratiques que je trouve de plus en plus équitables et providentielles, à mesure que j'approche du terme où je retournerai nu vers celui qui m'a envoyé nu sur la terre. Je t'ai élevé dans le sentiment religieux de l'égalité des droits entre tous les hommes, et je regarde ce sentiment comme le complément historique et nécessaire du principe de la charité chrétienne. Il sera bon que tu pratiques cette égalité en travaillant, selon tes forces et tes lumières, pour acquérir et maintenir ta place dans la société. Je ne désire point pour toi que cette place soit brillante. Je te la désire indépendante et honorable. Le mince héritage que je te laisserai ne servira guère qu'à te donner les moyens d'acquérir une éducation spéciale; après quoi tu te soutiendras et tu soutiendras ta famille, si tu en as une, et si cette éducation a porté ses fruits. Je sais bien que les nobles de notre entourage me blâmeront beaucoup, dans les commencements, de donner à mon fils une profession, au lieu de le placer sous la protection d'un gouvernement. Mais un jour n'est pas loin peut-être où ils regretteront beaucoup d'avoir rendu les leurs propres uniquement à profiter des faveurs de la cour. Moi, j'ai appris dans l'émigration quelle triste chose c'est qu'une éducation de gentilhomme, et j'ai voulu t'enseigner d'autres arts que l'équitation et la chasse. J'ai trouvé en toi une docilité affectueuse dont je te remercie au nom de l'amour que je te porte, et tu me remercieras encore plus un jour de l'avoir mise à l'épreuve.»

Je passai deux ans près de lui, occupé à compléter mes premières études, et à développer les idées dont il m'avait donné le germe. Il me fit examiner les éléments de plusieurs sciences, afin de voir pour laquelle je me sentirais le plus d'aptitude. J'ignore si c'est la douleur de le voir continuellement souffrir sans pouvoir le soulager qui m'influença, mais il est certain qu'une vocation prononcée me poussa vers l'étude de la médecine.

Lorsque mon père s'en fut bien assuré, il voulut m'envoyer à Paris; mais il était dans un si déplorable état de santé, que j'obtins de lui de rester encore quelques mois pour le soigner. Nous marchions, hélas! vers une éternelle séparation. Son mal empirait toujours; les mois et les saisons se succédaient sans lui apporter aucun soulagement, mais sans rien ôter à son courage. À chaque redoublement de la maladie, il voulait me renvoyer, disant que j'avais quelque chose de plus important à faire que de soigner un moribond, mais il céda à ma tendresse, et me permit de lui fermer les yeux. Un moment avant que d'expirer, il me fit renouveler le serment que je lui avais fait bien des fois d'entreprendre sur-le-champ mes éludes.

Je tins religieusement ma promesse, et, malgré la douleur dont j'étais accablé, je poussai activement les préparatifs de mon départ. Il avait lui-même mis ordre à mes affaires, en affermant sa propriété pour neuf ans, afin que j'eusse un revenu assuré pendant mes années de travail à Paris. Et c'est ainsi que j'existais depuis quatre ans, vivant de mes trois mille francs de rente, et voyant approcher l'époque de mes examens sans avoir rien négligé pour obéir aux dernières volontés du meilleur des pères, et sans avoir interrompu mes anciennes relations avec celles de nos connaissances pour lesquelles il avait eu de l'estime et de l'affection.

De ce nombre était la comtesse de Chailly, qui, dans sa jeunesse, malgré la différence des fortunes, avait eu, disait-on, pour mon père des sentiments fort tendres. Une amitié loyale avait survécu à cet amour, et mon père, en mourant, m'avait dit: «N'abandonne jamais cette personne-là; c'est la meilleure femme que j'aie rencontrée dans ma vie.»