Elle était effectivement aussi bonne que spirituelle. Quoique fort riche, elle n'avait aucune vanité, et quoique fort bien née, elle n'avait aucun préjugé aristocratique. Elle possédait plusieurs châteaux, l'un desquels touchait à la petite propriété de mon père, et c'est dans celui-là qu'elle passait les étés de préférence. Elle avait, en outre, un petit hôtel dans la rue de Varennes, et, comme elle aimait la causerie, elle y rassemblait une société assez agréable. L'étiquette et la morgue en étaient bannies; on y voyait des gens du monde, tous appartenant à l'ancienne noblesse ou à l'opinion légitimiste, et en même temps quelques gens de lettres et des artistes de toutes les opinions. On pouvait professer là les idées les plus nouvelles; mais le juste-milieu et la bourgeoisie parvenue ne trouvaient point grâce devant madame de Chailly; elle s'arrangeait mieux, comme toutes les carlistes, des opinions républicaines et de la pauvreté fière et discrète.
Cette année-là elle avait été retenue à Paris par des affaires importantes, et quoique la saison fût avancée, elle ne se disposait pas encore à partir. Son cercle était fort restreint, et l'élément artiste et littéraire, qui ne va guère à la campagne qu'en automne (quand il y va), donnait plus dans son salon que l'élément noble. Elle m'accorda gracieusement la faveur de lui présenter un de mes amis, et un soir je lui menai Horace.
Celui-ci m'avait demandé fort ingénument des instructions sur la manière de se présenter dans le monde, et de s'y tenir convenablement. Ce n'était pas tout à fait la première l'ois qu'il lui arrivait de voir des personnes de cette classe; mais il n'ignorait pas qu'on a plus d'indulgence à la campagne qu'à Paris, et il tenait beaucoup à ne pas avoir l'air d'un rustre dans le salon de madame de Chailly. Il se faisait de ce qu'il appelait cette partie une sorte de fête; il se promettait d'observer, d'examiner et de recueillir des faits pour son prochain roman; et cependant il éprouvait bien quelques angoisses à l'idée de glisser sur un parquet bien ciré, d'écraser la patte d'un petit chien, de heurter lourdement quelque meuble, en un mot de faire le personnage ridicule de la comédie classique.
Quand il eut mis son bel habit, son plus beau gilet, des gants jaune-paille, et quand il eut brossé son chapeau, Eugénie, qui fondait de grandes espérances de salut pour Marthe de ce début parmi les comtesses, s'amusa à ajuster sa cravate avec plus de distinction qu'il ne savait le faire; elle lui fit rentrer deux pouces de manchette, lui apprit à ne pas mettre son chapeau sur l'oreille, et sut, en un mot, lui donner un air presque comme il faut. Il se prêta de fort bonne grâce à ses corrections, s'émerveillant de cette délicatesse de tact qui faisait deviner à une femme du peuple mille petites choses de goût dont il ne se fût jamais avisé tout seul, et s'étonna de l'indifférence, peut-être affectée, avec laquelle Marthe assistait à ces préparatifs. Au fond, Marthe s'inquiétait beaucoup de cette fantaisie d'aller dans le monde, et quoiqu'elle ne se fût point avoué qu'elle aimait Horace, elle avait le coeur serré d'une épouvante secrète. Il y eut un moment où Horace, riant aux éclats, et faisant la répétition de son entrée, s'approcha d'elle d'une manière comique, lui attribuant le rôle de la comtesse de Chailly. A ce moment-là, Marthe, frappée du salut respectueux qu'il lui adressait, devint Tremblante, et se tournant vers moi;
«Vraiment, dit-elle, est-ce ainsi qu'on salue les grandes dames?
—Ce n'est pas mal, répondis-je, mais c'est encore un peu leste; madame de Chailly est une personne âgée. Recommencez-moi cela, Horace. Et puis, tenez, quand vous vous retirerez, madame de Chailly vous invitera certainement à revenir; elle vous adressera quelques paroles très-cordiales, et il est possible qu'elle vous tende la main, parce qu'elle a coutume d'être extrêmement maternelle pour mes amis. Vous devez alors prendre cette main du bout de vos doigts, et l'approcher de vos lèvres.
—Comme cela?» dit Horace en essayant de baiser la main de Marthe.
Marthe retira vivement sa main. Sa figure exprimait une vive souffrance.
«Comme cela, en ce cas? dit Horace en prenant la grosse main rouge de Louison, et en baisant son propre pouce.
—Voulez-vous bien finir vos bêtises? s'écria Louison toute scandalisée. On a bien raison de dire que le plus beau monde est le plus malhonnête. Voyez-vous ça! cette vieille comtesse qui se fait baiser les mains par des jeunes gens! Ah çà! n'y revenez plus; je ne suis pas comtesse, moi, et je vous campe le plus beau soufflet....