«Elle est folle,» dit-il en haussant les épaules, et il s'assit auprès de Marthe en tournant le dos à Louison, dont les yeux se remplirent de larmes.

«C'est qu'aussi c'est indigne! s'écria-t-elle aussitôt qu'il fut parti. Voyez-vous, monsieur Théophile, je ne peux pas supporter cela de sang-froid. Mademoiselle Marthe et M. Horace, qui s'entendent fort bien, je vous assure, ne font pas autre chose que de déconsidérer mon frère.

—Vous êtes folle, répliqua Eugénie, et votre frère, qui vous l'a dit, vous connaît bien. Jamais Marthe n'a dit un mot de Paul qui ne fût à son honneur et à sa louange.

—Je ne suis pas folle, s'écria Louison en sanglotant, et je veux que vous me jugiez tous. Je ne l'aurais pas dit devant lui, de crainte d'amener une querelle; mais puisqu'il n'est plus là, et que voici les coupables (elle désignait alternativement Marthe, qui l'écoutait avec une pitié douloureuse, et Horace, qui, le dos étendu sur la commode et les jambes sur le dossier d'une chaise, ne daignait pas l'interrompre), je dirai ce que j'ai entendu, pas plus tard qu'avant-hier, lorsque monsieur et madame causaient en tête-à-tête, comme ça leur arrive assez souvent, Dieu merci! elle dans une chambre, nous dans l'autre; avec ça que c'est commode pour s'entendre sur l'ouvrage! On va, on vient, ça promène; et, comme dit cet autre, les amoureux ont du temps à perdre.

—Charmant! charmant! dit Horace en se soulevant sur son coude et en la regardant avec un calme plein de mépris: eh bien, poursuivez, fille d'Hérodias! Je verrai ensuite à vous donner ma tête sur un plat pour votre souper. Qu'ai-je dit? voyons, parlez donc, puisque vous écoutez aux portes.

—Oui, que j'écoute aux portes quand j'entends le nom de mon frère! Et vous disiez comme cela que c'était bien dommage qu'il se fût fait valet, et qu'il était perdu. Et mademoiselle Marton, au lieu de vous traiter comme vous le méritiez pour ce mot-là, disait d'un petit air étonné:—Comment donc? comment donc, perdu?—Oui, que vous avez dit: il aurait beau changer de condition, maintenant, il lui resterait toujours quelque chose de laquais, un cachet de honte qui ne s'efface pas. Enfin comme pour dire, le voilà marqué comme un galérien.

—Si vous aviez écouté un peu plus longtemps, dit Marthe avec une douceur angélique, vous auriez entendu ma réponse: j'ai dit que quand cela serait vrai, Arsène ennoblirait la plus vile des conditions.

—Et quand vous auriez dit cela, est-ce beau? N'est-ce pas avouer que mon frère est dans une condition vile? Je voudrais bien savoir comment étaient faits vos ancêtres, et si nous n'avons pas tous été élevés à travailler pour vivre.»

Je coupai court à cette querelle, qui eût pu durer toute la nuit; car il n'y a pas de gens plus difficiles à convaincre que ceux qui ne comprennent pas la valeur des mots, et qui en altèrent le sens dans leur imagination. J'envoyai coucher les deux soeurs, leur donnant tort, selon ma coutume, et les menaçant, pour la première fois, de me plaindre à Paul des amères tracasseries qu'elles suscitaient à leur compagne.

«Oui, oui! faites cela, répondit Louison en sanglotant sur le ton le plus aigu; ce sera humain de votre part! Ce ne sera pas difficile car il en est si bien coiffé, de cette Marton, que quand nous aurons assez travaillé pour la nourrir, il nous mettra à la porte au premier mot qu'elle lui dira contre nous. Allez, allez, Messieurs, Mesdames, et vous, Marton! ce n'est pas beau de mettre la guerre entre frères et soeurs; vous vous en repentirez au jugement dernier! J'en appelle au jugement de Dieu!»