—Il reviendra demain!

—Eh bien! oui, demain, certainement.

—Demain, Eugénie? Vous ne savez pas ce que c'est que d'attendre jusqu'à demain! Passer toute la nuit avec la fièvre, avec le coeur gonflé, avec une insomnie qui compte les heures, les minutes, avec cette horrible pensée impossible à chasser: il ne m'aime pas! et celle-ci plus affreuse encore: il n'est pas bon, il n'est pas généreux, je ne devrais pas l'aimer! Oh! non, vous ne connaissez pas cela, vous.

—Mon Dieu, s'écria Eugénie, vous comprenez que vous avez tort de l'aimer, et quand il vous vient une lueur de raison, vous êtes impatiente de la perdre.

—Laissez-moi la perdre bien vite, dit Marthe; car cette clarté est la plus intolérable souffrance qu'il y ait au monde.» Et, se dégageant des bras d'Eugénie, elle s'élança dans l'escalier et disparut comme un éclair.

Eugénie n'osa pas la suivre, dans la crainte d'attirer les regards sur elle et d'occasionner un scandale dans la maison. Elle espéra qu'au bas de l'escalier ces amants insensés se rencontreraient, et qu'au bout de quelques instants elle les verrait revenir ensemble. Mais Horace, furieux, marchait avec une rapidité extrême. Marthe le voyait à dix pas; elle n'osait pas l'appeler sur le quai, elle n'avait pas la force de courir. A chaque pas, elle se sentait prête à défaillir; elle le voyait frapper de sa canne sur le parapet, dans un mouvement de rage irréfrénable. Elle se remettait à le suivre, ne songeant plus à sa souffrance personnelle, mais à celle de son amant. Il renversa deux ou trois passants, en fit crier et jurer une demi-douzaine en les heurtant, monta la rue de La Harpe, et arriva à l'hôtel de Narbonne, où il demeurait, sans s'apercevoir que Marthe était sur ses traces et avait failli dix fois le joindre. Au moment où il prenait sa clef et son bougeoir des mains de la portière, il vit le visage renfrogné de celle-ci regarder par-dessus son épaule:

«Où allez-vous donc, Mam'selle?» dit-elle d'une voix courroucée à une personne qui s'apprêtait à monter l'escalier sans rien lui dire.

Horace se retourna, et vit Marthe, sans chapeau, sans gants, et pâle comme la mort. Il la saisit dans ses bras, l'enleva à demi, et lui jetant un châle sur la tête, comme un voile pour la soustraire aux regards, il l'entraîna dans l'escalier, et la conduisit légèrement jusqu'à sa chambre. Là, il se jeta à ses pieds. Ce fut toute l'explication. Le sujet même de la querelle fut oublié dans ce premier instant.—Oh! que je suis heureux, s'écria-t-il dans un délire d'amour; te voilà, tu es avec moi, nous sommes seuls! Pour la première fois de la vie, je suis seul avec toi, Marthe! Comprends-tu mon bonheur?

—Laisse-moi partir, dit Marthe effrayée; Eugénie m'a peut-être suivie, peut-être Arsène. Mon Dieu! est-ce un rêve! J'ai vu quelque part, en te suivant, la figure d'Arsène, je ne sais où. Non, je n'en suis pas sûre... peut-être!... C'est égal, tu m'aimes, tu m'aimes toujours! Allons-nous-en, reconduis-moi.

—Oh! pas encore! pas encore! disait Horace; encore un instant! Si Eugénie vient, je ne réponds pas; si Arsène vient, je le tue. Reste ainsi, reste encore un instant!