Un domestique annonça madame la comtesse de S..., et Alice sentit comme le froid de la mort passer dans ses veines. Elle se leva brusquement, se rassit pendant que son étrange belle-soeur avançait avec lenteur vers la porte du salon, et se releva avec effort lorsque l'apparition de cet être problématique se fut tout à fait dessinée sur le seuil.
Au premier coup d'oeil jeté sur cette femme, Alice ne fut frappée que de son assurance, de la grâce aisée de sa démarche et de sa miraculeuse beauté. Isidora n'était plus jeune: elle avait trente-cinq ans; mais les années et les orages de sa vie avaient passé impunément sur ce front de marbre et sur ce visage d'une blancheur immaculée. Tout en elle était encore triomphant: l'oeil large et pur, la souplesse des mouvements, la main sans pli, les formes arrondies sans pesanteur, les plans du visage fermes et nets, les dents brillantes comme des perles et les cheveux noirs comme la nuit; on eût dit que la sérénité du ciel s'était laissé conquérir par la puissance de l'enfer; c'était la Vénus victorieuse, chaste et grave en touchant à ses armes, mais enveloppée de ce mystérieux sourire qui fait douter si c'est l'arc de Diane ou celui de l'amour dont il lui a plu de charger son bras voluptueux et fort.
Elle paraissait d'autant plus blanche et fraîche qu'elle était en noir, et ce deuil rigoureux était ajusté avec autant de bon goût et de simplicité noble qu'eut pu l'être celui d'une duchesse. Sa beauté avait d'ailleurs ce caractère de haute aristocratie que les patriciennes croient pouvoir s'attribuer exclusivement, en quoi elles se trompent fort.
Alice fit rapidement ces remarques et avança de quelques pas au-devant d'Isidora, d'autant plus décidée à être parfaitement calme et polie, qu'elle se sentait plus de méfiance et de trouble intérieur. Au fond de son âme, Isidora tremblait bien plus qu'Alice; mais le fond de cette âme était, dans certains cas, un impénétrable abîme, et elle savait rendre sa confusion imposante. Elle accepta le fauteuil qu'Alice lui montrait à quelque distance du sien; puis, se tournant d'un air quasi royal pour voir si elle était bien seule avec madame de T..., elle lui présenta en silence une lettre cachetée de noir, en disant: «C'est lui-même qui a mis là ce cachet de deuil, quatre heures avant de mourir.»
Alice, qui avait beaucoup aimé son frère, fut tout à coup si émue qu'elle ne songea plus à observer la contenance de son interlocutrice. Elle ouvrit la lettre d'une main tremblante. C'était bien l'écriture, du comte Félix, quoique pénible et confuse.
«Ma soeur, avait-il écrit, ils ont beau dire, je sens bien que je suis perdu, que rien ne me soulage, et que bientôt, peut-être, il faudra que je meure sans te revoir. Tu es le seul être que je voudrais avoir auprès de moi pour adoucir un moment pareil... peut-être affreux, peut-être indifférent comme tant de choses dont on s'effraie et qui ne sont rien, J'aurais préféré mourir d'un coup de pistolet, d'une chute de cheval, de quelque chose dont je n'aurais pas senti l'approche et les langueurs.... Quoi qu'il en soit, je veux, pendant que j'ai bien ma tête et un reste de forces, te faire connaître mes derniers sentiments, mes derniers voeux, je dirais presque mes dernières volontés, si je l'osais. Alice, tu es un ange, et toi seule, dans ma famille et dans le monde, défendras ma mémoire, je le sais. Toi seule comprendras ce que je vais t'annoncer. J'aime depuis six ans une femme envers laquelle je n'ai pas toujours été juste, mais qui avait pourtant assez de droits sur mon estime pour que j'aie su cacher les torts que je lui supposais. Depuis trois ans que je voyage avec elle, mes soupçons se sont dissipés, sa fidélité, son dévouement, ont satisfait à toutes mes exigences et triomphé de tous mes préjugés. Depuis un an que je suis malade, elle a été admirable pour moi, elle ne m'a pas quitté d'un instant, elle n'a pas eu une pensée, un mouvement qu'elle ne m'ait consacrés.... Il faut abréger, car je suis faible, et la sueur me coule du front tandis je t'écris... une sueur bien froide!.... Depuis huit jours que j'ai épousé cette femme devant l'Église et devant la loi, et par un testament qu'elle ignore et qu'elle ne connaîtra qu'après ma mort, je lui lègue tous les biens dont je peux disposer. Elle n'a pas songé un instant à assurer son avenir. Généreuse jusqu'à la prodigalité, elle m'a montré un désintéressement inouï. Je mourrais malheureux et maudit si je la laissais aux prises avec la misère, lorsqu'elle m'a sacrifié une partie de sa vie. Ah! si tu savais, Alice! que ne puis-je te voir... te dire tout ce que ma main raidie par un froid terrible m'empêche De....»
«Ma soeur, je suis presque en défaillance, mais mon esprit est encore net et ma volonté inébranlable. Je veux que ma femme soit ta soeur; je te le demande au nom de Dieu; je te le demande à genoux, près d'expirer peut-être! Tous tes autres la maudiront! mais toi, tu lui pardonneras tout, parce qu'elle m'a véritablement aimé. Adieu, Alice, je ne vois plus ce que j'écris; mais je t'aime et j'ai confiance.... Adieu... ma soeur!...»
«Ton frère, FÉLIX, comte de S...»
Alice essuya ses joues inondées de larmes silencieuses et resta quelque temps comme absorbée par la vue de ce papier, de cette écriture affaiblie, de cet adieu solennel et de ce nom de frère qui semblait exercer sur elle une majestueuse autorité d'affection.
Elle se retourna enfin vers Isidora et la regarda attentivement. Isidora était impassible et la regardait aussi, mais avec plus de curiosité que de bienveillance. Alice fut frappée de la clarté de ce regard sec et fier. Ah! pensa-t-elle, on dirait qu'elle ne le pleure plus, et il y a si peu de temps qu'elle l'a enseveli! on dirait même qu'elle ne l'a pas pleuré du tout!