«Ah! condamnez-moi, noble Alice, et reprochez-moi sans pitié ce désordre et cette fièvre d'abuser, qui, de mon ancienne vie de courtisane, a passé jusque dans mes plus purs sentiments; ou plutôt plaignez moi, car je suis bien cruellement punie! punie par ma raison, que je ne puis ni reprendre ni détruire; par la délicatesse de mon intelligence, qui condamne ses propres égarements; par mon orgueil de femme, qui frémit d'être si souvent compromis par ma vanité de fille.

«J'étais jalouse, cette nuit.....jalouse, sans savoir de qui!...

«J'aurais accusé Dieu même de s'être mis contre moi pour m'enlever l'amour de cet homme! et j'ai cru qu'en le rendant infidèle à sa nouvelle amante, je le reprendrais; mais je crains de l'avoir perdu davantage, car c'est bien par là que Dieu devait me châtier. Jacques ne m'aime plus..., cela est trop évident. Il me plaint encore; il est capable de me sermonner, de me protéger au besoin, de mettre toute sa science et toute sa vertu à me sauver. Il est si bon et si généreux! Mais qu'ai-je besoin d'un prêtre? c'est un amant que je voulais. J'en retrouve un distrait et sombre... Je ne suis pas aimée.

«Pour la centième et dernière fois de ma vie, je ne suis pas aimée!... O mon Dieu! et, alors, comment faire pour que j'aime?

«Voilà mon coeur, hélas! chère Alice, ce coeur qui agonise et qui ne peut vous répondre de lui-même.

—Vous croyez que Jacques ne vous aime pas? dit Alice, plongée tout à coup dans une méditation étrange; serait-ce possible?...

Puis elle ajouta, en secouant la tête, comme pour en chasser une idée importune:

«Non, ce n'est pas possible, Julie, Jacques est absorbé par une grande passion, j'en ai la certitude, et, vous seule, pouvez en être l'objet. Il a trop souffert pour que son premier transport ne soit pas douloureux.

«Mais aimez-le, ma pauvre soeur, au nom du ciel, aimez-le, et vous le sauverez, en vous sauvant vous-même.

«Oh! ne laissez pas tomber dans la poussière ce poème, ce roman de votre vie, comme vous l'appelez. Si vous avez jamais rencontré une âme capable de connaître et d'inspirer de l'amour véritable, c'est celle de Jacques; je le connais peut-être plus que vous-même, continua-t-elle avec un calme et mélancolique sourire. Depuis plusieurs mois que je le vois tous les jours, et que je l'entends expliquer à mon fils les éléments du beau et du bon, je me suis assurée que c'était un noble caractère et une noble intelligence. Et puis, ce n'est pas un homme du monde; sa vie est pure: la solitude, la pauvreté l'ont formé au courage et au renoncement.