«Il a sur la religion et la morale des idées plus élevées que celles d'aucun homme que j'aie connu. Ne le craignez pas, acceptez de lui la lumière de la sagesse, et rendez-lui le feu sacré de l'amour.
«Vous pouvez encore être heureuse par lui, et lui par vous, Julie; que votre enthousiasme mutuel ne soit pas une faute et un égarement dans votre double existence. Vous vous êtes plu, maintenant aimez-vous; et si cet amour ne peut devenir éternel et partait, faites-le durer assez, ennoblissez-le assez pour qu'il vous soit salutaire à tous deux et vous dispose à mieux comprendre l'idéal de l'amour.
—Et pourquoi donc, Alice, reprit Isidora avec une sorte d'anxiété, ne garderiez-vous pas ce trésor pour vous-même? Oh! pardonnez moi si mon langage est trop hardi; mais qui doit connaître l'idéal de l'amour, si ce n'est une âme comme la vôtre? qui doit mépriser les différences de rang et de fortune, si ce n'est vous.
—Il ne s'agit pas de moi, Julie, répondit Alice d'un ton de douceur sous lequel perçait une solennelle fierté; si je souffrais, je vous consulterais à mon tour; mais je ne souffre pas de mon repos, et l'heure d'aimer n'est apparemment pas venue pour moi, puisque je vous supplie d'aimer noblement le noble Jacques.
—Vous ne l'aimez pas, je le vois bien, Alice, car il n'est pas d'amour sans exclusivisme et sans un peu de jalousie. Et pourtant, voyez combien je vous préfère à toute la terre! J'ai regret maintenant que vous n'ayez pas envie d'aimer Jacques, tant je serais heureuse de vous faire ce sacrifice.
—Qui ne vous coûterait pas beaucoup, hélas! dans ce moment-ci, dit tristement Alice, puisque vous n'êtes pas sûre de l'aimer!
—Ah! quand même je l'aimerais comme le premier jour où je le vis, comme je me figurais l'aimer hier soir! Mais, si vous ordonnez que je l'aime, Dieu fera ce miracle pour moi. Si mon salut est là, selon vous, je vous promets, je vous jure de ne point le chercher ailleurs.
—Oui, jurez-le-moi, Julie!
—Par quoi jurerai-je? par le nom de ma soeur Alice? Je n'en connais pas qui me soit plus sacré.
—Oui, jurez par mon nom de soeur, répondit madame de T... en se levant pour se retirer et en lui serrant fortement la main. Jurez aussi par le nom de Félix, à la mémoire duquel vous devez d'aimer un homme qui respectera dans votre passé la trace de l'affection de mon frère.