Dans la nuit pourtant je me rappelle que j'ai oublié au salon une lettre à laquelle je tiens. Le salon est là, au bout d'un petit couloir sombre. J'allume une bougie, j'y pénètre. Je referme la porte derrière moi sans la regarder. Je trouve sur la cheminée l'objet cherché. Le grand feu qu'on avait allumé dans la soirée continue de brûler, et jette une vive lueur. J'en profite pour regarder à loisir les trois panneaux de tapisserie du xve siècle qui sont classés dans les monuments historiques. La tradition prétend qu'ils ont décoré la tour de Bourganeuf durant la captivité de Zizime. M. Adolphe Joanne croit qu'ils représentent des épisodes du roman de la Dame à la licorne. C'est probable, car la licorne est là, non passante ou rampante comme une pièce d'armoirie, mais donnant la réplique, presque la patte, à une femme mince, richement et bizarrement vêtue, qu'escorte une toute jeune fillette aussi plate et aussi mince que sa patronne. La licorne est blanche et de la grosseur d'un cheval. Dans un des tableaux, la dame prend des bijoux dans une cassette; dans un autre, elle joue de l'orgue; dans un troisième, elle va en guerre, portant un étendard aux plis cassants, tandis que la licorne tient sa lance en faisant la belle sur son train de derrière. Cette dame blonde et ténue est très-mystérieuse, et tout d'abord elle a présenté hier à ma petite-fille l'aspect d'une fée. Ses costumes très-variés sont d'un goût étrange, et j'ignore s'ils ont été de mode ou s'ils sont le fait du caprice de l'artiste. Je remarque une aigrette élevée qui n'est qu'un bouquet des cheveux rassemblés dans un ruban, comme une queue à pinceau plantée droit sur le front. Si nous étions encore sous l'empire, il faudrait proposer cette nouveauté aux dames de la cour, qui ont cherché avec tant de passion dans ces derniers temps des innovations désespérées. Tout s'épuisait, la fantaisie du costume comme les autres fantaisies. Comment ne s'est-on pas avisé de la queue de cheveux menaçant le ciel? Il faut venir à Boussac, le plus petit chef-lieu d'arrondissement qui soit en France, pour découvrir ce moyen de plaire. En somme, ce n'est pas plus laid que tant de choses laides qui ont régné sans conteste, et d'ailleurs l'harmonie de ces tons fanés de la tapisserie rend toujours agréable ce qu'elle représente.

Ayant assez regardé la fée, je veux retourner à ma chambre. Le salon a cinq portes bien visibles. Celle que j'ouvre d'abord me présente les rayons d'une armoire. J'en ouvre une autre et me trouve en présence de sa majesté Napoléon III, en culotte blanche, habit de parade, la moustache en croc, les cheveux au vent, le teint frais et l'oeil vif: âge éternel, vingt-cinq ans. C'est le portrait officiel de toutes les administrations secondaires. La peinture vaut bien cinquante francs, le cadre un peu plus. Ce portrait ornait le salon. C'est le sous-préfet sortant qui, au lendemain de Sedan, a eu peur d'exciter les passions en laissant voir l'image de son souverain. Sigismond voulait la remettre à son clou, disant qu'il n'y a pas de raison pour détruire un portrait historique; mais celui-ci est si mauvais et si menteur qu'il ne mérite pas d'être gardé, et je lui ai conseillé de le laisser où l'a mis son prédécesseur, c'est-à-dire dans un passage où personne ne lui dira rien. En attendant, ce portrait n'est pas placé dans la direction de ma chambre, et je referme la porte entre lui et moi. La troisième porte conduit à l'escalier en vis qui remplit la tour pentagonale. La quatrième donne sur la salle à manger; la cinquième mène à la chambre de mon fils. Me voilà stupéfaite, cherchant une sixième porte dont je ne devine pas l'emplacement et qui doit être la mienne. Le château serait-il enchanté? Après bien des pas perdus dans cette grande salle, je découvre enfin une porte invraisemblablement placée dans la boiserie sur un des pans de la profonde embrasure d'une fenêtre, et je me réintègre dans mon appartement sans autre aventure.

A neuf heures, on déjeune avec Nadaud, que Sigismond a été chercher dès sept heures au débarcadère de La Vaufranche. Je l'avais vu, il y a quelques années, lors d'un voyage qu'il fit en France. Il a vieilli, ses cheveux et sa barbe ont blanchi, mais il est encore robuste. C'est un ancien maçon, élevé comme tous les ouvriers, mais doué d'une remarquable intelligence. Doux, grave et ferme, exempt de toute mauvaise passion, il fut élu en 1848 à la Constituante par ses compatriotes de la Creuse. En Berry, comme partout, ce que l'on dédaigne le plus, c'est le voisin. Aussi a-t-on fort mauvaise opinion chez nous du Marchois. On l'accuse d'être avide et trompeur; mais on reconnaît que, quand il est bon et sincère, il ne l'est pas à demi. Nadaud est un bon dans toute la force du mot. Exilé en 1852, il passa en Angleterre, où il essaya de reprendre la truelle; mais les maçons anglais lui firent mauvais accueil et lui surent méchant gré de proscrire de ses habitudes l'ivresse et le pugilat. Ils se méfièrent de cet homme sobre, recueilli dans un silence modeste, dont ils ne comprenaient d'ailleurs pas la langue. Ils comprenaient encore moins le rôle qu'il avait joué en France; ils lui eussent volontiers cherché querelle. Il se retira dans une petite chambre pour apprendre l'anglais tout seul. Il l'apprit si bien qu'en peu de temps il le parla comme sa propre langue, et ouvrit des cours d'histoire et de littérature française en anglais, s'instruisant, se faisant érudit, critique et philosophe avec une rapidité d'intuition et un acharnement de travail extraordinaires chez un homme déjà mûr. Sa dignité intérieure rayonne doucement dans ses manières, qui sont celles d'un vrai gentleman. Il ne dit pas un mot, il n'a pas une pensée qui soient entachés d'orgueil ou de vanité, de haine ou de ressentiment, d'ambition ou de jalousie. Il est naïf comme les gens sincères, absolu comme les gens convaincus. On peut le prendre pour un enfant quand il interroge, on sent revenir la supériorité de nature quand il répond. Il était arrivé d'Angleterre en habit de professeur: il a repris le paletot de l'ouvrier; mais ce n'est ni un ouvrier ni un monsieur comme l'entend le préjugé: c'est un homme, et un homme rare qu'on peut aborder sans attention, qu'on ne quitte pas sans respect.

Boussac étant une des stations de sa tournée électorale, c'est pour le mettre en rapport avec les hommes du pays que Sigismond a préparé la grande salle aux gardes. Boussac y entasse ses mille cinquante habitants; les gens de la campagne affluent sur la place du château, qui domine le ravin; les enfants grimpent sur les balustrades vertigineuses. Tous les maires des environs sont plus ou moins assis à l'intérieur. Les pompiers sont sous les armes, la garde nationale, organisée tant bien que mal, maintient l'ordre, et Nadaud parle d'une voix douce qui se fait bien entendre. Il est timide au début, il se méfie de lui-même; il m'avait fait promettre de ne pas l'écouter, de ne pas le voir parler. J'ai tenu parole. Il est venu ensuite causer avec moi dans ma chambre. C'est dans l'intimité qu'on se connaît, et je crois maintenant que je le connais bien. Il est digne de représenter les bonnes aspirations du peuple et du tiers. Nous nous sommes résumés ainsi: n'ayons pas d'illusions qui passent, ayons la foi qui demeure.

A trois heures, on l'a convoqué à une nouvelle séance publique. Tout le monde des environs n'était pas arrivé pour la première, et les gens de l'endroit voulaient encore entendre et comprendre. Il leur parlait une langue ancienne qui leur paraissait nouvelle, bravoure, dévouement et sacrifice; il n'était plus question de cela depuis vingt ans. On ne parlait que du rendement de l'épi et du prix des bestiaux. «Il faut savoir ce que veut de nous cet homme qui est un pauvre, un rien du tout, comme nous, et qui ne paraît pas se soucier de nos petits intérêts.» Je n'ai pas assisté non plus à la reprise de cet enseignement de famille; Sigismond me le raconte. La première audition avait été attentive, étonnée, un peu froide. Nadaud parle mal au commencement; il a un peu perdu l'habitude de la langue française, les mots lui viennent en anglais, et pendant quelques instants il est forcé de se les traduire à lui-même. Cet embarras augmente sa timidité naturelle; mais peu à peu sa pensée s'élève, l'expression arrive, l'émotion intérieure se révèle et se communique. Il a donc gagné sa cause ici, et l'on s'en va en disant:

—C'est un homme tout à fait bien.

Simple éloge, mais qui dit tout.

Le soir venu, il remonte en voiture avec Sigismond et une escorte improvisée de garde nationale à cheval. Les pompiers et les citoyens font la haie avec des flambeaux. On se serre les mains; Nadaud prononce encore quelques paroles affectueuses et d'une courtoisie recherchée. La voiture roule, les cavaliers piaffent; ceux qui restent crient vive l'ouvrier! La noire façade armoriée du manoir de Jean de Brosse ne s'écroule pas à ce cri nouveau du xixe siècle. Les chouettes, stupéfiées par la lumière, reprennent silencieusement leur ronde dans la nuit grise.

4 octobre.

En somme, nous avons parlé doctrine et nullement politique. Est-il, ce que les circonstances réclament impérieusement, un homme pratique? Je ne sais. Je ne serais pas la personne capable de le juger. Les opinions sont si divisées qu'en voulant faire pour le mieux on doit se heurter a tout et peut-être heurter tout le monde.