Le beau temps, qui est aujourd'hui synonyme de temps maudit, continue à tout dessécher. L'eau est encore plus rare ici qu'à Saint-Loup; on va la chercher à une demi-lieue sur une côte rocheuse où les chevaux ont grand'peine à monter et à descendre les tonneaux. Nous l'économisons, quoiqu'elle ne le mérite guère; elle est blanche et savonneuse.

Promenade dans les ravins. Je craignais de les trouver moins jolis d'en bas que d'en haut. Ils sont charmants partout et à toute heure: c'est un adorable pays. Après avoir longé la rivière, nous avons remonté au manoir par un escalier étourdissant: une centaine de mètres en zigzag, tantôt sur le roc, tantôt sur des gradins de terre soutenus par des planches, tantôt sur de vieilles dalles avec une sorte de rampe; ailleurs un fil de fer est tendu d'un arbre à l'autre en cas de vertige. A chaque étage, de belles croupes de rochers ou de petits jardins en pente rapide, des arbres de temps en temps faisant berceau sur l'abîme. Ces gentils travaux sont, je crois, l'ouvrage des gendarmes, qui vivent dans une partie réservée du château et se livrent au jardinage et à l'élevage des lapins. Ce sont peut être les mêmes gendarmes qui ont autrefois arrêté Maurice. Quoi qu'il en soit, nous vivons aujourd'hui en bons voisins, et ils nous permettent d'admirer leurs légumes. Mes petites-filles grimpent très-bien et sans frayeur cette échelle au flanc du précipice. Moi je m'en tire encore bien, mais je suis éprouvée par cet air trop vif. On ne place pas impunément son nid, sans transition, à trois cents mètres plus haut que d'habitude.

Nous avons fait une trouvaille au fond du ravin. Sous un massif d'arbres, il y a à nos pieds une maisonnette rouge que nous ne voyions pas; c'est un petit établissement de bains, très-rustique, mais très-propre. Outre l'eau de la Creuse, qui n'est pas tentante en ce moment, la bonne femme qui dirige toute seule son exploitation possède un puits profond et abondant encore; l'eau est belle et claire. Nous nous faisons une fête de nous y plonger demain; nous n'espérions pas ce bien-être à Boussac. Ces Marchois nous sont décidément très-supérieurs.

5 octobre

Grâce au bain, à la belle vue et surtout aux excellents amis qui nous comblent de soins et d'affection, nous resterions volontiers ici à attendre la fin de l'épidémie, qui ne cesse pas à Nohant: les nouvelles que nous en recevons sont mauvaises; mais nous avons un homme avec nous, un homme inoccupé qui veut retourner au moins à La Châtre pour n'avoir pas l'air de fuir le danger commun, puisque le danger approche. Il voulait nous mener, mère, femme et enfants, dans le Midi; nous disions oui, pensant qu'il y viendrait avec nous, et attendrait là qu'on le rappelât au pays en cas de besoin. Par malheur, les événements vont vite, et quiconque s'absente en ce moment a l'air de déserter. Comme à aucun prix nous ne voulons le quitter avant qu'on ne nous y oblige, nous renonçons au Midi, et nous nous occupons, par correspondance, de louer un gîte quelconque à La Châtre.

6 octobre

A force d'être poëte à Boussac, on est très-menteur; on vient nous dire ce matin que la peste noire est dans la ville, la variole purpurale, celle qui nous a fait quitter Nohant. On s'informe; la nouvelle fait des petits. Il y a des cadavres exposés devant toutes les portes; c'est là,—à deux pas, vous verrez bien!—Maurice ne voit rien, mais il s'inquiète pour nous et veut partir. Comme nous comptions partir en effet dimanche, je consens, et je reboucle ma malle; mais Sigismond nous traite de fous, il interroge le maire et le médecin. Personne n'est mort depuis huit jours, et aucun cas de variole ne s'est manifesté. Je défais ma malle, et j'apprends une autre nouvelle tout aussi vraie, mais plus jolie. La nuit dernière, trois revenants, toujours trois, sont venus chanter sur le petit pont de planches qui est juste au-dessous de ma fenêtre, et que je distingue très-bien par une éclaircie des arbres; ils ont même fait entendre, assure-t-on, une très-belle musique. Et moi qui n'ai rien vu, rien entendu! J'ai dormi comme une brute, au lieu de contempler une scène de sabbat par un si beau clair de lune, et dans un site si bien fait pour attirer les ombres!

7 octobre.

Promenade à Chissac, c'est le domaine de Sigismond, dans un pays charmant. Prés, collines et torrents. La face du mont Barlot, opposée à celle que nous voyons de Boussac, ferme l'horizon. Nous suivons les déchirures d'un petit torrent perdu sous les arbres, et nous faisons une bonne pause sous des noyers couverts de mésanges affairées et jaseuses que nous ne dérangeons pas de leurs occupations. Ce serait un jour de bonheur, si l'on pouvait être heureux à présent. Est-ce qu'on le sera encore? Il me semble qu'on ne le sera plus; on aura perdu trop d'enfants, trop d'amis!—Et puis on s'aperçoit qu'on pense à tout le monde comme à soi-même, que tout nous est famille dans cette pauvre France désolée et brisée!

Les nouvelles sont meilleures ce soir. Le Midi s'apaise, et sur le théâtre de la guerre on agit, on se défend. Et puis le temps a changé, les idées sont moins sombres. J'ai vu, à coup sur, de la pluie pour demain dans les nuages, que j'arrive à très-bien connaître dans cette immensité de ciel déployée autour de nous. L'air était souple et doux tantôt; à présent, un vent furieux s'élève: c'est le vent d'ouest. Il nous détend et nous porte à l'espérance.