Note 11: [(retour) ] Expression de Jacques Boehm. (Notes de l'éditeur.)
«—Voilà une explication bien abstraite, mon cher Gottlieb; est-elle de Jacques Boehm ou de toi?
«Elle est de lui, si on veut l'entendre ainsi; elle est de moi, si son inspiration ne me l'a pas suggérée.
«—À la bonne heure, Gottlieb! me voila aussi avancée qu'auparavant, puisque j'ignore si ces Invisibles sont pour moi de bons ou de mauvais anges.»
Le 12 mai.—«Les prodiges commencent, en effet, et ma destinée s'agite dans les mains des Invisibles. Je dirai comme Gottlieb: «Sont-ils de Dieu ou du diable?» Aujourd'hui Gottlieb a été appelé par la sentinelle qui garde l'esplanade, et qui fait sa faction sur le petit bastion qui la termine. Cette sentinelle, suivant Gottlieb, n'est autre qu'un Invisible, un esprit. La preuve en est que Gottlieb, qui connaît tous les factionnaires, et qui cause volontiers avec eux, quand ils s'amusent à lui commander des souliers, n'a jamais vu celui-là; et puis il lui a paru d'une stature plus qu'humaine, et sa figure était d'une expression indéfinissable. «Gottlieb, lui a-t-il dit en lui parlant bien bas, il faut que la Porporina soit délivrée dans trois nuits. Cela dépend de toi; tu peux prendre les clefs de sa chambre sous l'oreiller de ta mère, lui faire traverser votre cuisine, et l'amener jusqu'ici, au bout de l'esplanade. Là je me charge du reste. Préviens-la, afin qu'elle se tienne prête; et souviens-toi que si tu manques de prudence et de zèle, elle, toi et moi sommes perdus.»
«Voilà où j'en suis. Cette nouvelle m'a rendue malade d'émotion. Toute cette nuit, j'en ai eu la fièvre; toute cette nuit, j'ai entendu le violon fantastique. Fuir! quitter cette triste prison, échapper surtout aux terreurs que me cause ce Mayer! Ah! s'il ne faut risquer que ma vie pour cela, je suis prête; mais quelles seront les conséquences de ma fuite pour Gottlieb, pour ce factionnaire que je ne connais pas et qui se dévoue si gratuitement, enfin pour ces complices inconnus, qui vont assumer sur eux une nouvelle charge? Je tremble, j'hésite, je ne suis décidée à rien. Je vous écris encore sans songer à préparer ma fuite. Non! je ne fuirai pas, à moins d'être rassurée sur le sort de mes amis et de mes protecteurs. Ce pauvre Gottlieb est résolu à tout, lui! Quand je lui demande s'il ne redoute rien, il me répond qu'il souffrirait avec joie le martyre pour moi; et quand j'ajoute que peut-être il aura des regrets de ne plus me voir, il ajoute que cela le regarde, que je ne sais pas ce qu'il compte faire. D'ailleurs tout cela lui paraît un ordre du ciel, et il obéit sans réflexion à la puissance inconnue qui le pousse. Mais moi, je relis attentivement le billet des Invisibles, que j'ai reçu ces jours derniers, et je crains que l'avis de ce factionnaire ne soit, en effet, le piège dont je dois me méfier. J'ai encore quarante-huit heures devant moi. Si Mayer reparaît, je risque tout; s'il continue à m'oublier, et que je n'aie pas de meilleure garantie que l'avertissement d'un inconnu, je reste.
Le 13.—«Oh! décidément, je me fie à la destinée, à la Providence, qui m'envoie des secours inespérés. Je pars, je m'appuie sur le bras puissant qui me couvre de son égide!... En me promenant, ce matin, sur l'esplanade, où je me suis risquée, dans l'espérance de recevoir des esprits qui m'environnent quelque nouvelle révélation, j'ai regardé sur le bastion où se tient le factionnaire. Ils étaient deux, un qui montait la garde, l'arme au bras; un autre qui allait et venait, comme s'il eût cherché quelque chose. La grande taille de ce dernier attirait mon attention; il me semblait qu'il ne m'était pas inconnu. Mais je ne devais le regarder qu'à la dérobée, et à chaque tour de promenade, il fallait lui tourner le dos. Enfin, dans un moment où j'allais vers lui, il vint aussi vers nous, comme par hasard; et, quoiqu'il fût sur un glacis beaucoup plus élevé que le nôtre, je le reconnus complètement. Je faillis laisser échapper un cri. C'était Karl le Bohémien, le déserteur que j'ai sauvé des griffes de Mayer, dans la forêt de Bohême; le Karl que j'ai revu ensuite à Roswald, en Moravie, chez le comte Hoditz, et qui m'a sacrifié un projet de vengeance formidable... C'est un homme qui m'est dévoué, corps et âme, et dont la figure sauvage, le nez épaté, la barbe rouge et les yeux de faïence m'ont semblé aujourd'hui beaux comme les traits de l'ange Gabriel.
«—C'est lui! me disait Gottlieb tout bas, c'est l'émissaire des Invisibles, un Invisible lui-même, j'en suis certain! du moins il le serait s'il le voulait. C'est votre libérateur, c'est celui qui vous fera sortir d'ici, la nuit prochaine.»
«Mon cœur battait si fort, que je pouvais à peine me soutenir; des larmes de joie s'échappaient de mes yeux. Pour cacher mon émotion à l'autre factionnaire, je m'approchai du parapet, en m'éloignant du bastion, et je feignis de contempler les herbes du fossé. Je voyais pourtant à la dérobée Karl et Gottlieb échanger, sans trop de mystère, des paroles que je n'entendais pas. Au bout de quelques instants, Gottlieb revint près de moi, et me dit rapidement:
«—Il va descendre ici, il va entrer chez nous et y boire une bouteille de vin. Feignez de ne pas faire attention à lui. Mon père est sorti. Pendant que ma mère ira chercher le vin à la cantine, vous rentrerez dans la cuisine, comme pour remonter chez vous, et vous pourrez lui parler un instant.»