«En effet, lorsque Karl eut causé quelques minutes avec madame Schwartz, qui ne dédaigne pas de faire rafraîchir à son profit les vétérans de la citadelle, je vis Gottlieb paraître sur le seuil. Je compris que c'était le signal. J'entrai, je me trouvai seule avec Karl. Gottlieb avait suivi sa mère à la cantine. Le pauvre enfant! il semble que l'amitié lui ait révélé tout à coup la ruse et la présence d'esprit nécessaires à la pratique des chose réelles. Il fit à dessein mille gaucheries, laissa tomber la bougie, impatienta sa mère, et la retint assez longtemps pour que je pusse m'entendre avec mon sauveur.

«—Signora, me dit Karl, me voilà! vous voici donc enfin! J'ai été repris par les recruteurs, c'était dans ma destinée. Mais le roi m'a reconnu et m'a fait grâce, à cause de vous peut-être. Puis, il m'a permis de m'en aller, en me promettant même de l'argent, que d'ailleurs il ne m'a pas donné. Je m'en retournais au pays, quand j'ai appris que vous étiez ici. J'ai été trouver un fameux sorcier, pour savoir comment je devais m'y prendre pour vous servir. Le sorcier m'a envoyé au prince Henry, et le prince Henry m'a renvoyé à Spandaw. Il y a autour de nous des gens puissants que je ne connais pas, mais qui travaillent pour vous, Ils n'épargnent ni l'argent, ni les démarches, je vous assure! Enfin, tout est prêt. Demain soir, les portes s'ouvriront d'elles-mêmes devant nous. Tout ce qui pourrait nous barrer le passage est gagné. Il n'y a que les Schwartz qui ne soient pas dans nos intérêts. Mais ils auront demain le sommeil plus lourd que de coutume, et quand ils s'éveilleront, vous serez déjà loin. Nous enlevons Gottlieb, qui demande à vous suivre. Je décampe avec vous, nous ne risquons rien, tout est prévu. Soyez prête, Signora, et maintenant retournez sur l'esplanade, afin que la vieille ne vous trouve pas ici.»

«Je n'exprimai ma reconnaissance à Karl que par des pleurs, et je courus les cacher au regard inquisiteur de madame Schwartz.

«Ô mes amis, je vous reverrai donc! je vous presserai donc dans mes bras! J'échapperai encore une fois à l'affreux Mayer! Je reverrai l'étendue des cieux, les riantes campagnes, Venise, l'Italie; je chanterai encore, je retrouverai des sympathies! Oh! cette prison a retrempé ma vie et renouvelé mon cœur qui s'éteignait dans la langueur de l'indifférence. Comme je vais vivre, comme je vais aimer, comme je vais être pieuse et bonne!

«Et pourtant, énigme profonde du cœur humain! je me sens terrifiée et presque triste à l'idée de quitter cette cellule où j'ai passé trois mois dans un effort perpétuel de courage et de résignation, cette esplanade où j'ai promené tant de mélancoliques rêveries, ces vieilles murailles qui paraissaient si hautes, si froides, si sereines au clair de la lune! Et ce grand fossé dont l'eau morne était d'un si beau vert, et ces milliers de tristes fleurs que le printemps avait semées sur ses rives! Et mon rouge-gorge surtout! Gottlieb prétend qu'il nous suivra; mais à cette heure-là, il sera endormi dans le lierre, et ne s'apercevra pas de notre départ. O cher petit être! puisses-tu faire la société et la consolation de celle qui me succédera dans cette cellule! Puisse-t-elle te soigner et te respecter comme je l'ai fait!

«Allons! je vais essayer de dormir pour être forte et calme demain. Je cachette ce manuscrit, que je veux emporter. Je me suis procuré, au moyen de Gottlieb, une nouvelle provision de papier, de crayons et de bougie, que je veux laisser dans ma cachette, afin que ces richesses inappréciables aux prisonniers fassent la joie de quelque autre après moi.»

Ici finissait le journal de Consuelo. Nous reprendrons le récit fidèle de ses aventures.

Il est nécessaire d'apprendre au lecteur que Karl ne s'était pas faussement vanté d'être aidé et employé par de puissants personnages. Ces chevaliers invisibles qui travaillaient à la délivrance de notre héroïne avaient répandu l'or à pleines mains. Plusieurs guichetiers, huit ou dix vétérans, et jusqu'à un officier, s'étaient engagés à se tenir coi, à ne rien voir, et, en cas d'alarme, à ne courir sus aux fugitifs que pour la forme. Le soir fixé pour l'évasion, Karl avait soupé chez les Schwartz, et, feignant d'être ivre, il les avait invités à boire avec lui. La mère Schwartz avait le gosier ardent comme la plupart des femmes adonnées à l'art culinaire. Son mari ne haïssait pas l'eau-de-vie de sa cantine, quand il la dégustait aux frais d'autrui. Une drogue narcotique, furtivement introduite par Karl dans le flacon, aida à l'effet du breuvage énergique. Les époux Schwartz regagnèrent leur lit avec peine, et y ronflèrent si fort, que Gottlieb, qui attribuait tout à des influences surnaturelles, ne manqua pas de les croire enchantés lorsqu'il s'approcha d'eux pour dérober les clefs; Karl était retourné sur le bastion pour y faire sa faction. Consuelo arriva sans peine avec Gottlieb jusqu'à cet endroit, et monta intrépidement l'échelle de corde que lui jeta le déserteur. Mais le pauvre Gottlieb, qui s'obstinait à fuir avec elle malgré toutes ses remontrances, devint un grand embarras dans ce passage. Lui qui, dans ses accès de somnambulisme, courait comme un chat dans les gouttières, il n'était plus capable de faire agilement trois pas sur le sol le plus uni dès qu'il était éveillé. Soutenu par la conviction qu'il suivait un envoyé du ciel, il n'avait aucune peur, et se fût jeté sans hésitation en bas des remparts si Karl le lui eût conseillé. Mais sa confiance audacieuse ajoutait aux dangers de sa gaucherie. Il grimpait au hasard, dédaignant de rien voir et de rien calculer. Après avoir fait frissonner vingt fois Consuelo qui le crut vingt fois perdu, il atteignit enfin la plate-forme du bastion, et de là nos trois fugitifs se dirigèrent à travers les corridors de cette partie de la citadelle où se trouvaient logés les fonctionnaires initiés à leur complot. Ils s'avançaient sans obstacles, lorsque tout à coup ils se trouvèrent face à face avec l'adjudant Nanteuil, autrement dit, l'ex-recruteur Mayer. Consuelo se crut perdue; mais Karl l'empêcha de prendre la fuite en lui disant: «Ne craignez rien, Signora, monsieur l'adjudant est dans vos intérêts.»

«—Arrêtez-vous ici, leur dit Nanteuil à la hâte; il y a une anicroche. L'adjudant Weber ne s'est-il pas avisé de venir souper dans notre quartier avec ce vieux imbécile de lieutenant? Ils sont dans la salle que vous êtes obligés de traverser. Il faut trouver un moyen de les renvoyer. Karl, retournez vite à votre faction, on pourrait s'apercevoir trop tôt de votre absence. J'irai vous chercher quand il sera temps. Madame va entrer dans ma chambre. Gottlieb va venir avec moi. Je prétendrai qu'il est en somnambulisme; mes deux nigauds courront après lui pour le voir, et quand la salle sera évacuée, j'en prendrai la clef pour qu'ils n'y reviennent pas.»

Gottlieb, qui ne se savait pas somnambule, ouvrit de gros yeux; mais Karl lui ayant fait signe d'obéir, il obéit aveuglément. Consuelo éprouvait une insurmontable répugnance à entrer dans la chambre de Mayer.