—Zdenko faillit nous perdre par son obstination à empêcher notre départ, ou du moins celui d'Albert, dont il ne voulait pas se séparer, et qu'il ne voulait pas suivre. Il persistait à s'imaginer qu'Albert ne pouvait pas vivre hors de la fatale et lugubre demeure du Schreckenstein. «Ce n'est que là, disait-il, que mon Podiebrad est tranquille; ailleurs on le tourmente, on l'empêche de dormir, on le force à renier nos pères du Mont-Tabor, et à mener une vie de honte et de parjure qui l'exaspère. Laissez-le-moi ici; je le soignerai bien, comme je l'y ai si souvent soigné. Je ne troublerai pas ses méditations; quand il voudra rester silencieux, je marcherai sans faire de bruit, et je tiendrai le museau de Cynabre des heures entières dans mes mains, pour qu'il n'aille pas le faire tressaillir en léchant la sienne; quand il voudra se réjouir, je lui chanterai les chansons qu'il aime, je lui en composerai de nouvelles qu'il aimera encore, car il aimait toutes mes compositions, et lui seul les comprenait. Laissez-moi mon Podiebrad, vous dis-je. Je sais mieux que vous ce qui lui convient, et quand vous voudrez encore le voir, vous le trouverez jouant du violon ou plantant de belles branches de cyprès, que j'irai lui couper dans la forêt, pour orner le tombeau de sa mère bien-aimée. Je le nourrirai bien, moi! Je sais toutes les cabanes où on ne refuse jamais ni le pain, ni le lait, ni les fruits au bon vieux Zdenko, et il y a longtemps que les pauvres paysans du Boehmer-Wald sont habitués à nourrir, à leur insu, leur noble maître, le riche Podiebrad. Albert n'aime point les festins ou l'on mange la chair des animaux; il préfère la vie d'innocence et de simplicité. Il n'a pas besoin de voir le soleil, il préfère le rayon de la lune à travers les bois, et quand il veut de la société, je l'emmène dans les clairières, dans les endroits sauvages, où campent, la nuit, nos bons amis les zingari, ces enfants du Seigneur, qui ne connaissent ni les lois ni la richesse.»
«J'écoutais attentivement Zdenko, parce que ses discours naïfs me révélaient la vie qu'Albert avait menée avec lui dans ses fréquentes retraites au Schreckenstein. Ne craignez pas, ajoutait-il, que je révèle jamais à ses ennemis le secret de sa demeure. Ils sont si menteurs et si fous, qu'ils disent à présent: «Notre enfant est mort, notre ami est mort, notre maître est mort.» Ils ne pourraient pas croire qu'il est vivant quand même ils le verraient. D'ailleurs, n'étais-je pas habitué à leur répondre, quand ils me demandaient si j'avais vu le comte Albert: «Il est sans doute mort?» Et comme je riais en disant cela, ils prétendaient que j'étais fou. Mais je parlais de mort pour me moquer d'eux, parce qu'ils croient ou font semblant de croire à la mort. Et quand les gens du château faisaient mine de me suivre, n'avais-je pas mille bons tours pour les dérouter? Oh! je connais toutes les ruses du lièvre et de la perdrix. Je sais, comme eux, me tapir dans un fourré, disparaître sous la bruyère, faire fausse route, bondir, franchir un torrent, m'arrêter dans une cachette pour me faire dépasser, et, comme le météore de nuit, les égarer et les enfoncer à leur grand risque dans les marécages et les fondrières. Ils appellent Zdenko, l'innocent. L'innocent est plus malin qu'eux tous. Il n'y a jamais qu'une fille, une sainte fille! qui a pu déjouer la prudence de Zdenko. Elle savait des mots magiques pour enchaîner sa colère; elle avait des talismans pour surmonter toutes les embûches et tous les dangers, elle s'appelait Consuelo.
«Lorsque Zdenko prononçait votre nom, Albert frémissait légèrement et détournait la tête; mais il la laissait aussitôt retomber sur sa poitrine, et sa mémoire ne se réveillait pas.
«J'essayai en vain de transiger avec ce gardien si dévoué et si aveugle, en lui promettant de ramener Albert au Schreckenstein, à condition qu'il commencerait par le suivre dans un autre endroit où Albert voulait aller. Je ne le persuadai point, et lorsque enfin moitié de gré, moitié de force, nous l'eûmes contraint à laisser sortir mon fils de la caverne, il nous suivit en pleurant, en murmurant, et en chantant d'une voix lamentable jusqu'au delà des mines de Cuttemberg. Arrivés dans un endroit célèbre où Ziska remporta jadis une de ses grandes victoires sur Sigismond, Zdenko reconnut bien les rochers qui marquent la frontière, car nul n'a exploré comme lui, dans ses courses vagabondes, tous les sentiers de cette contrée. Là il s'arrêta, et dit, en frappant la terre de son pied: «Jamais plus Zdenko ne quittera le sol qui porte les ossements de ses pères! Il n'y a pas longtemps qu'exilé et banni par mon Podiebrad pour avoir méconnu et menacé la sainte fille qu'il aime, j'ai passé des semaines et des mois sur la terre étrangère. J'ai cru que j'y deviendrais fou. Je suis revenu depuis peu de temps dans mes forêts chéries, pour voir dormir Albert, parce qu'une voix m'avait chanté dans mon sommeil que sa colère était passée. À présent qu'il ne me maudit plus, vous me le volez. Si c'est pour le conduire vers sa Consuelo, j'y consens. Mais, quant à quitter encore une fois mon pays, quant à parler la langue de nos ennemis, quant à leur tendre la main, quant à laisser le Schreckenstein désert et abandonné, je ne le ferai plus. Cela est au-dessus de mes forces; et d'ailleurs, les voix de mon sommeil me l'ont défendu. Zdenko doit vivre et mourir sur la terre des Slaves; il doit vivre et mourir en chantant la gloire des Slaves et leurs malheurs dans la langue de ses pères. Adieu et partez! Si Albert ne m'avait pas défendu de répandre le sang humain, vous ne me le raviriez pas ainsi; mais il me maudirait encore si je levais la main sur vous, et j'aime mieux ne plus le voir que de le voir irrité contre moi. Tu m'entends, ô mon Podiebrad! s'écria-t-il en pressant contre ses lèvres les mains de mon fils, qui le regardait et l'écoutait sans le comprendre: je t'obéis, et je m'en vais. Quand tu reviendras, tu retrouveras ton poêle allumé, tes livres rangés, ton lit de feuilles renouvelé, et le tombeau de ta mère jonché de palmes toujours vertes. Si c'est dans la saison des fleurs, il y aura des fleurs sur elle et sur les os de nos martyrs, au bord de la source... Adieu, Cynabre!» Et en parlant ainsi, d'une voix entrecoupée par les pleurs, le pauvre Zdenko s'élança sur la pente des rochers qui s'inclinent vers la Bohême, et disparut avec la rapidité d'un daim aux premières lueurs du jour.
«Je ne vous raconterai pas, chère Consuelo, les anxiétés de notre attente durant les premières semaines qu'Albert passa ici auprès de nous. Caché dans le pavillon que vous habitez maintenant, il revint peu à peu à la vie morale que nous nous efforcions de réveiller en lui, avec lenteur et précaution cependant. La première parole qui sortit de ses lèvres après deux mois de silence absolu fut provoquée par une émotion musicale. Marcus avait compris que la vie d'Albert était liée à son amour pour vous, et il avait résolu de n'invoquer le souvenir de cet amour qu'autant qu'il vous saurait digne de l'inspirer et libre d'y répondre un jour. Il prit donc sur vous les informations les plus minutieuses, et, en peu de temps, il connut les moindres détails de votre caractère, les moindres particularités de votre vie passée et présente. Grâce à l'organisation savante de notre ordre, aux rapports établis avec toutes les autres sociétés secrètes, à une quantité de néophytes et d'adeptes dont les fonctions consistent à examiner avec la plus scrupuleuse attention les choses et les personnes qui nous intéressent, il n'est rien qui puisse échapper à nos investigations. Il n'est point de secrets pour nous dans le monde. Nous savons pénétrer dans les arcanes de la politique, comme dans les intrigues des cours. Votre vie sans tache, votre caractère sans détours, n'étaient donc pas bien difficiles à connaître et à juger. Le baron de Trenck, dès qu'il sut que l'homme dont vous aviez été aimée et que vous ne lui aviez jamais nommé, n'était autre que son ami Albert, nous parla de vous avec effusion. Le comte de Saint-Germain, un des hommes les plus distraits en apparence et les plus clairvoyants en réalité, ce visionnaire étrange, cet esprit supérieur qui ne semble vivre que dans le passé et auquel rien n'échappe dans le présent, nous eut bien vite fourni sur vous les renseignements les plus complets. Ils furent tels, que dès lors je m'attachai à vous avec tendresse et vous regardai comme ma propre fille.
«Quand nous fûmes assez instruits pour nous diriger avec certitude, nous fîmes venir d'habiles musiciens sous cette fenêtre où nous voici maintenant assises. Albert était là où vous êtes, appuyé contre ce rideau, et contemplant le coucher du soleil; Marcus tenait une de ses mains et moi l'autre. Au milieu d'une symphonie composée exprès pour quatre instruments, dans laquelle nous avions fait placer divers motifs des airs bohémiens qu'Albert joue avec tant d'âme et de religion, on lui fit entendre le cantique à la Vierge avec lequel vous l'aviez charmé autrefois:
«O Consuelo de mi alma...»
«À ce moment, Albert, qui s'était montré légèrement ému à l'audition des chants de notre vieille Bohême, se jeta dans mes bras en fondant en larmes, et en s'écriant: «Ô ma mère! ô ma mère!»