«Marcus fit cesser la musique, il était content de l'émotion produite; il ne voulait pas en abuser pour une première fois. Albert avait parlé, il m'avait reconnue, il avait retrouvé la force d'aimer. Bien des jours se passèrent encore avant que son esprit eût recouvré toute sa liberté. Il n'eut cependant aucun accès de délire. Lorsqu'il paraissait fatigué de l'exercice de ses facultés, il retombait dans un morne silence; mais insensiblement sa physionomie prenait une expression moins sombre, et peu à peu nous combattîmes avec douceur et ménagement cette disposition taciturne. Enfin nous eûmes le bonheur de voir disparaître en lui ce besoin de repos intellectuel, et il n'y eut plus de suspension dans le travail de sa pensée qu'aux heures d'un sommeil régulier, paisible, et à peu près semblable à celui des autres hommes; Albert retrouva la conscience de sa vie, de son amour pour vous et pour moi, de sa charité et de son enthousiasme pour ses semblables et pour la vertu, de sa foi, et de son besoin de la faire triompher. Il continua de vous chérir sans amertume, sans méfiance, et sans regret de tout ce qu'il avait souffert pour vous. Mais, malgré le soin qu'il prit de nous rassurer et nous montrer son courage et son abnégation, nous vîmes bien que sa passion n'avait rien perdu de son intensité, il avait acquis seulement plus de force morale et physique pour la supporter; nous ne cherchâmes point à la combattre. Loin de là, nous unissions nos efforts, Marcus et moi, pour lui donner de l'espérance, et nous résolûmes de vous instruire de l'existence de cet époux dont vous portiez le deuil religieusement, non pas sur vos vêtements, mais dans votre âme. Mais Albert, avec une résignation généreuse et un sens juste de sa situation à votre égard, nous empêcha de nous hâter. Elle ne m'a pas aimé d'amour, nous dit-il; elle a eu pitié de moi dans mon agonie; elle ne se fût pas engagée sans terreur et peut-être sans désespoir à passer sa vie avec moi. Elle reviendrait à moi par devoir maintenant. Quel malheur serait le mien de lui ravir sa liberté, les émotions de son art, et peut-être les joies d'un nouvel amour! C'est bien assez d'avoir été l'objet de sa compassion; ne me réduisez pas à être celui de son pénible dévouement. Laissez-la vivre; laissez-lui connaître les plaisirs de l'indépendance, les enivrements de la gloire, et de plus grands bonheurs encore s'il le faut! Ce n'est pas pour moi que je l'aime, et s'il est trop vrai qu'elle soit nécessaire à mon bonheur, je saurai bien renoncer à être heureux, pourvu que mon sacrifice lui profite! D'ailleurs, suis-je né pour le bonheur? Y ai-je droit lorsque tout souffre et gémit dans le monde? N'ai-je pas d'autres devoirs que celui de travailler à ma propre satisfaction? Ne trouverai-je pas dans l'exercice de ces devoirs la force de m'oublier et de ne plus rien désirer pour moi-même? Je veux du moins le tenter; si je succombe, vous prendrez pitié de moi, vous travaillerez à me donner du courage; cela vaudra mieux que de me bercer de vaines espérances, et de me rappeler sans cesse que mon cœur est malade et dévoré de l'égoïste désir d'être heureux. Aimez-moi, ô mes amis! bénissez-moi, ô ma mère, et ne me parlez pas de ce qui m'ôte la force et la vertu, quand malgré moi je sens l'aiguillon de mes tourments! Je sais bien que le plus grand mal que j'aie subi à Riesenburg, c'est celui que j'ai fait aux autres. Je redeviendrais fou, je mourrais peut-être en blasphémant, si je voyais Consuelo souffrir les angoisses que je n'ai pas su épargner aux autres objets de mon affection.
«Sa santé paraissait complètement rétablie, et d'autres secours que ceux de ma tendresse l'aidaient à combattre sa malheureuse passion. Marcus et quelques-uns des chefs de notre ordre l'initiaient avec ferveur aux mystères de notre entreprise. Il trouvait des joies sérieuses et mélancoliques dans ces vastes projets, dans ces espérances hardies, et surtout dans ces longs entretiens philosophiques où, s'il ne rencontrait pas toujours une entière similitude d'opinions entre lui et ses nobles amis, il sentait du moins son âme en contact avec la leur dans tout ce qui tenait au sentiment profond et ardent, à l'amour du bien, au désir de la justice et de la vérité. Cette aspiration vers les choses idéales, longtemps comprimée et refoulée en lui par les étroites terreurs de sa famille, trouvait enfin un libre espace pour se développer, et ce développement, secondé par de nobles sympathies, excité même par de franches et amicales contradictions, était l'atmosphère vitale dans laquelle il pouvait respirer et agir, quoique dévoré d'une peine secrète. Albert est un esprit essentiellement métaphysique. Rien ne lui a jamais souri dans la vie frivole où l'égoïsme cherche ses aliments. Il est né pour la contemplation des plus hautes vérités et pour l'exercice des plus austères vertus; mais en même temps, par une perfection de beauté morale bien rare parmi les hommes, il est doué d'une âme essentiellement tendre et aimante. La charité ne lui suffit pas, il lui faut les affections. Son amour s'étend à tous, et pourtant il a besoin de le concentrer plus particulièrement sur quelques-uns. Il est fanatique de dévouement; mas sa vertu n'a rien de farouche. L'amour l'enivre, l'amitié le domine, et sa vie est un partage fécond, inépuisable entre l'être abstrait qu'il révère passionnément sous le nom d'humanité, et les êtres particuliers qu'il chérit avec délices. Enfin, son cœur sublime est un foyer d'amour; toutes les nobles passions y trouvent place et y vivent sans rivalité. Si l'on pouvait se représenter la Divinité sous l'aspect d'un être fini et périssable, j'oserais dire que l'âme de mon fils est l'image de l'âme universelle que nous appelons Dieu.
«Voilà pourquoi, faible créature humaine, infinie dans son aspiration et bornée dans ses moyens, il n'avait pu vivre auprès de ses parents. S'il ne les eût point ardemment aimés, il eût pu se faire au milieu d'eux une vie à part, une foi robuste et calme, différente de la leur, et indulgente pour leur aveuglement inoffensif; mais cette force eût réclamé une certaine froideur qui lui était aussi impossible qu'elle me l'avait été à moi-même. Il n'avait pas su vivre isolé d'esprit et de cœur; il avait invoqué avec angoisse leur adhésion, et appelé avec désespoir la communion des idées entre lui et ces êtres qui lui étaient si chers. Voila pourquoi, enfermé seul dans la muraille d'airain de leur obstination catholique, de leurs préjugés sociaux et de leur haine pour la religion de l'égalité, il s'était brisé contre leur sein en gémissant; il s'était desséché comme une plante privée de rosée, en appelant la pluie du ciel qui lui eût donné une existence commune avec les objets de son affection. Lassé de souffrir seul, d'aimer seul, de croire et de prier seul, il avait cru retrouver la vie en vous, et lorsque vous aviez accepté et partagé ses idées, il avait recouvré le calme et la raison; mais vous ne partagiez pas ses sentiments, et votre séparation devait le replonger dans un isolement plus profond et plus insupportable. Sa foi, niée et combattue sans cesse, devint une torture au-dessus des forces humaines. Le vertige s'empara de lui. Ne pouvant retremper l'essence la plus sublime de sa vie dans des âmes semblables à la sienne, il dut se laisser mourir.
«Dès qu'il eut trouvé ces cœurs faits pour le comprendre et le seconder, nous fûmes étonnés de sa douceur dans la discussion, de sa tolérance, de sa confiance et de sa modestie. Nous avions craint, d'après son passé, quelque chose de trop farouche, des opinions trop personnelles, une âpreté de paroles respectable dans un esprit convaincu et enthousiaste, mais dangereuse à ses progrès, et nuisible à une association du genre de la nôtre. Il nous étonna par la candeur de son caractère et le charme de son commerce. Lui qui nous rendait meilleurs et plus forts en nous parlant et en nous enseignant, il se persuadait recevoir de nous tout ce qu'il nous donnait. Il fut bientôt ici l'objet d'une vénération sans bornes, et vous ne devez pas vous étonner que tant de gens se soient occupés de vous ramener vers lui lorsque vous saurez que son bonheur devint le but des efforts communs, le besoin de tous ceux qui l'avaient approché, ne fût-ce qu'un instant.»
XXXVI.
«Mais le cruel destin de notre race n'était pas encore accompli. Albert devait souffrir encore, son cœur devait saigner éternellement pour cette famille, innocente de tous ses maux, mais condamnée par une bizarre fatalité à le briser en se brisant contre lui. Nous ne lui avions pas caché, aussitôt qu'il avait eu la force de supporter cette nouvelle, la mort de son respectable père, arrivée peu de temps après la sienne propre: car il faut bien que je me serve de cette étrange expression pour caractériser un événement si étrange. Albert avait pleuré son père avec un attendrissement enthousiaste, avec la certitude qu'il n'avait pas quitté cette vie pour entrer dans le néant du paradis ou de l'enfer des catholiques, avec l'espèce de joie solennelle que lui inspirait l'espoir d'une vie meilleure et plus large ici-bas pour cet homme pur et digne de récompense. Il s'affligeait donc beaucoup plus de l'abandon où restaient ses autres parents, le baron Frédéric et la chanoinesse Wenceslawa, que du départ de son père. Il se reprochait de goûter loin d'eux des consolations qu'ils ne partageaient pas, et il avait résolu d'aller les rejoindre pour quelque temps, de leur faire connaître le secret de sa guérison, de sa résurrection miraculeuse, et d'établir leur existence de la manière la plus heureuse possible. Il ignorait la disparition de sa cousine Amélie, arrivée durant sa maladie à Riesenburg, et qu'on lui avait cachée avec soin pour lui épargner un chagrin de plus. Nous n'avions pas jugé à propos de l'en instruire, nous n'avions pas pu soustraire ma malheureuse nièce à un égarement déplorable, et lorsque nous allions nous emparer de son séducteur, l'orgueil moins indulgent des Rudolstadt saxons nous avait devancés. Ils avaient fait arrêter secrètement Amélie sur les terres de Prusse, où elle se flattait de trouver un refuge; ils l'avaient livrée à la rigueur du roi Frédéric, et ce monarque leur avait donné cette gracieuse marque de protection, de faire enfermer une jeune fille infortunée dans la forteresse de Spandaw. Elle y a passé près d'un an dans une affreuse captivité, n'ayant de relations avec personne, et devant s'estimer heureuse de voir le secret de son déshonneur étroitement gardé par la généreuse protection du monarque geôlier.
—Oh! Madame, interrompit Consuelo avec émotion, est-elle donc encore à Spandaw?
—Nous venons de l'en faire sortir. Albert et Liverani n'ont pu l'enlever en même temps que vous, parce qu'elle était beaucoup plus étroitement surveillée; ses révoltes, ses imprudentes tentatives d'évasion, son impatience et ses emportements ayant aggravé les rigueurs de son esclavage. Mais nous avons d'autres moyens que ceux auxquels vous avez dû votre salut. Nos adeptes sont partout, et quelques-uns cultivent le crédit des cours afin de s'en servir pour la réussite de nos desseins. Nous avons fait obtenir pour Amélie la protection de la jeune margrave de Bareith, sœur du roi de Prusse, qui a demandé et obtenu sa mise en liberté, en promettant de se charger d'elle et de répondre de sa conduite à l'avenir. Dans peu de jours la jeune baronne sera auprès de la princesse Sophie Wilhelmine qui a le cœur aussi bon que la langue mauvaise, et qui lui accordera la même indulgence et la même générosité qu'elle a eues envers la princesse de Culmbach, une autre infortunée, flétrie aux yeux du monde comme Amélie, et qui a été victime comme elle du régime pénitentiaire des forteresses royales.
«Albert ignorait donc les malheurs de sa cousine, lorsqu'il prit la résolution d'aller voir son oncle et sa tante au château des Géants. Il n'eût pu se rendre compte de l'inertie de ce baron Frédéric, qui avait la force animale de vivre, de chasser et de boire après tant de désastres, et l'impassibilité dévote de cette chanoinesse, qui craignait, en faisant des démarches pour retrouver sa parente, de donner plus d'éclat au scandale de son aventure. Nous avions combattu le projet d'Albert avec épouvante, mais il y avait persisté à notre insu. Il partit une nuit en nous laissant une lettre qui nous promettait un prompt retour. Son absence fut courte en effet; mais qu'il en rapporta de douleurs!
«Couvert d'un déguisement, il pénétra en Bohême, et alla surprendre le solitaire Zdenko dans la grotte du Schreckenstein. De là il voulait écrire à ses parents pour leur faire connaître la vérité, et pour les préparer à la commotion de son retour. Il connaissait Amélie pour la plus courageuse en même temps que la plus frivole, et c'était à elle qu'il comptait envoyer sa première missive par Zdenko. Au moment de le faire, et comme Zdenko était sorti sur la montagne, c'était à l'approche de l'aube, il entendit un coup de fusil et un cri déchirant. Il s'élance dehors, et le premier objet qui frappe ses yeux, c'est Zdenko rapportant dans ses bras Cynabre ensanglanté. Courir vers son pauvre vieux chien, sans songer à se cacher le visage, fut le premier mouvement d'Albert; mais comme il rapportait l'animal fidèle, blessé à mort, vers l'endroit appelé la Cave du moine, il vit accourir vers lui autant que le permettaient la vieillesse et l'obésité, un chasseur jaloux de ramasser sa proie. C'était le baron Frédéric qui, chassant à l'affût, aux premières clartés du matin, avait pris, dans le crépuscule, la robe fauve de Cynabre pour le poil d'une bête sauvage. Il l'avait visé à travers les branches. Hélas! il avait encore le coup d'œil juste et la main sûre, il l'avait touché, il lui avait mis deux balles dans le flanc. Tout à coup il aperçut Albert, et, croyant voir un spectre, il s'arrêta glacé de terreur. N'ayant plus conscience d'aucun danger réel, il recula jusqu'au bord du sentier escarpé qu'il côtoyait, et roula dans un précipice où il tomba brisé sur les rochers. Il expira sur le coup, à la place fatale où s'était élevé, pendant des siècles, l'arbre maudit, le fameux chêne du Schreckenstein, appelé le Hussite, témoin et complice jadis des plus horribles catastrophes.