«Tu m'as peint le royaume de Dieu sur la terre, lui disait-il en secouant sa main refroidie; mais Jésus a dit: «Mon royaume n'est pas encore de ce temps-ci;» il y a dix-sept siècles que l'humanité attend en vain la réalisation de ses promesses. Je ne me suis pas élevé à la même hauteur que toi dans la contemplation de l'éternité. Le temps te présente comme à Dieu même, le spectacle ou l'idée d'une activité permanente, dont toutes les phases répondent à toute heure à ton sentiment exalté. Quant à moi, je vis plus près de la terre; je compte les siècles et les années. Je veux lire dans ma propre vie. Dis-moi, prophète, ce que j'ai à faire dans cette phase où tu me vois, ce que ta parole aura produit en moi, et ce qu'elle produira par moi dans le siècle qui s'élève. Je ne veux pas y avoir passé en vain.
—Que t'importe ce que j'en puis savoir? répondit le poëte; nul ne vit en vain; rien n'est perdu. Aucun de nous n'est inutile. Laisse-moi détourner mes regards de ce détail, qui attriste le cœur et rétrécit l'esprit. La fatigue m'accable d'y avoir songé un instant.
—Révélateur, tu n'as pas le droit de céder à cet accablement, reprenait Spartacus avec énergie, en s'efforçant de communiquer le feu de son regard au regard vague et déjà rêveur du poëte. Si tu détournes la vue du spectacle des misères humaines, tu n'es pas l'homme véritable, l'homme complet dont un ancien a dit: Homo sum et nihil humani a me alienum puto. Non, tu n'aimes pas les hommes, tu n'es pas leur frère, si tu ne t'intéresses pas aux maux qu'ils souffrent à chaque heure de l'éternité, et si tu n'en cherches pas le remède à la hâte dans l'application de ton idéal. Ô malheureux artiste! qui ne sent pas une fièvre dévorante le consumer dans cette recherche terrible et délicieuse!
—Que me demandes-tu donc? reprit le poëte ému et presque irrité à son tour. As-tu donc l'orgueil d'être le seul ouvrier, et penses-tu que je m'attribue l'honneur d'être le seul inspirateur? Je ne suis point un devin; je méprise les faux prophètes, je me suis assez longtemps débattu contre eux. Mes prédictions, à moi, sont des raisonnements; mes visions sont des perceptions élevées à leur plus haute puissance. Le poëte est autre chose que le sorcier. Il rêve à coup sûr, tandis que l'autre invente au hasard. Je crois à ton action, parce que je sens le contact de ta puissance; je crois à la sublimité de mes songes, parce que je me sens capable de les produire, et que l'humanité est assez grande, assez généreuse, pour réaliser au centuple et en masse ce qu'un de ses membres a pu concevoir isolé.
—Eh bien, reprit Spartacus, ce sont les destinées de cette humanité que je le demande au nom de l'humanité qui s'agite aussi dans mes entrailles, et que je porte en moi avec plus d'anxiété et peut-être d'amour que toi-même. Un rêve enchanteur te voile ses souffrances, et moi je les touche en frémissant à chaque heure de ma vie. J'ai soif de les apaiser, et, comme un médecin au chevet d'un ami expirant, je la tuerais par imprudence plutôt que de la laisser mourir sans secours. Tu le vois, je suis un homme dangereux, un monstre peut-être, si tu ne fais de moi un saint. Tremble pour l'agonisante, si tu ne mets le remède aux mains de l'enthousiaste! L'humanité rêve, chante et prie en toi. En moi elle souffre, crie et se lamente. Tu m'as ouvert ton avenir, mais ton avenir est loin, quoi que tu en dises, et il me faudra bien des sueurs pour extraire quelques gouttes de ton dictame sur des blessures qui saignent. Des générations languissent et passent sans lumière et sans action. Moi, l'Humanité souffrante incarnée; moi, le cri de détresse et la volonté du salut, je veux savoir si mon action sera funeste ou bienfaisante. Tu n'as pas tellement détourné les yeux du mal que tu ne saches qu'il existe. Où faut-il courir d'abord? Que faut-il faire demain? Est-ce par la douceur, est-ce par la violence qu'il faut combattre les ennemis du bien? Rappelle-toi tes chers Taborites; ils voyaient une mer de sang et de larmes à franchir avant d'entrer dans le paradis terrestre. Je ne te prends pas pour un devin; mais je vois en toi une logique puissante, une clarté magnifique à travers tes symboles; si tu peux prédire à coup sûr l'avenir le plus éloigné, tu peux plus sûrement encore percer l'horizon voilé qui borne l'essor de ma vue.»
Le poëte paraissait en proie à une vive souffrance. La sueur coulait de son front. Il regardait Spartacus tour à tour avec effroi et avec enthousiasme: une lutte terrible l'oppressait. Sa femme, épouvantée, l'entourait de ses bras, et adressait de muets reproches à notre maître par des regards où se peignait cependant une crainte respectueuse. Jamais je n'ai mieux senti la puissance de Spartacus que dans cet instant où il dominait de toute sa volonté fanatique de droiture et de vérité les tortures de ce prophète aux prises avec l'inspiration, la douleur de cette femme suppliante, l'effroi de leurs enfants, et les reproches de son propre cœur. J'étais tremblant moi-même, je le trouvais cruel. Je craignais de voir cette belle âme du poëte se briser dans un dernier effort, et les larmes qui brillaient aux cils noirs de la Consuelo tombaient amères et brûlantes sur mon cœur. Tout à coup Trismégiste se leva, et, repoussant à la fois Spartacus et la Zingara, faisant signe aux enfants de s'éloigner, il nous parut comme transfiguré. Son regard semblait lire dans un livre invisible, vaste comme le monde, écrit en traits de lumière à la voûte du ciel.
Il s'écria:
«Ne suis-je pas l'homme?... Pourquoi ne dirais-je pas ce que la nature humaine appelle et par conséquent réalisera?... Oui, je suis l'homme: donc je puis dire ce que veut l'homme, et ce qu'il causera. Celui qui voit le nuage s'amonceler peut prédire la foudre et l'ouragan. Moi, je sais ce que j'ai dans mon âme et ce qui en sortira. Je suis l'homme, et je suis en rapport avec l'humanité de mon temps. J'ai vu l'Europe, et je sais les orages qui grondent dans son sein... Amis, nos rêves ne sont pas des rêves: j'en jure par la nature humaine! Ces rêves ne sont des rêves que par rapport à la forme actuelle du monde. Mais qui a l'initiative, de l'esprit ou de la matière? L'Évangile dit: l'Esprit souffle où il veut. L'Esprit soufflera, et changera la face du monde. Il est dit dans la Genèse que l'Esprit soufflait sur les eaux quand tout était chaos et ténèbres. Or la création est éternelle. Créons donc, c'est-à-dire obéissons au souffle de l'Esprit. Je vois les ténèbres et le chaos! pourquoi resterions-nous ténèbres? Veni, creator Spiritus!»
Il s'interrompit, et reprit ainsi:
«Est-ce Louis XV qui peut lutter contre toi, Spartacus?... Frédéric, le disciple de Voltaire, n'est pas si puissant que son maître... Et si je comparais Marie-Thérèse à ma Consuelo... Mais quel blasphème!»