Il s'interrompit encore:

«Allons, Zdenko! toi, mon fils, toi le descendant des Podiebrad, et qui portes le nom d'un esclave, prépare-toi à nous soutenir. Tu es l'homme nouveau: quel parti prendras-tu? Seras-tu avec ton père et ta mère, ou avec les tyrans du monde? En toi est la force, génération nouvelle: confirmeras tu l'esclavage ou la liberté? Fils de Consuelo, fils de la Bohémienne, filleul de l'esclave, j'espère que tu seras avec la Bohémienne et l'esclave. Sans cela, moi, né des rois, je te renie.»

Il ajouta:

«Celui qui oserait dire que l'essence divine, qui est beauté, bonté, puissance, ne se réalisera pas sur la terre, celui-là est Satan.»

Il ajouta encore:

«Celui qui oserait dire que l'essence humaine créée à l'image de Dieu, comme dit la Bible, et qui est sensation, sentiment, connaissance, ne se réalisera pas sur la terre, celui-là est Caïn.»

Il resta quelque temps muet, et reprit ainsi:

«Ta forte volonté, Spartacus, a fait l'effet d'une conjuration... Que ces rois sont faibles sur leur trône!... Ils se croient puissants, parce que tout plie devant eux... Ils ne voient pas ce qui menace... Ah! vous avez renversé les nobles et leurs hommes d'armes, les évêques et leur clergé; et vous vous croyez bien forts!... Mais ce que vous avez renversé était votre force; ce ne sont pas vos maîtresses, vos courtisans, ni vos abbés, qui vous défendront, pauvres monarques, vains fantômes... Cours en France, Spartacus! la France bientôt va détruire... Elle a besoin de toi... Cours, te dis-je, hâte-toi, si tu veux prendre part à l'œuvre... C'est la France qui est la prédestinée des nations. Joins-toi, mon fils, aux aînés de l'espèce humaine... J'entends retentir sur la France cette voix d'Isaïe: «Lève-loi, sois illuminée; car ta lumière est venue, et la gloire de l'Éternel est descendue sur toi, et les nations marcheront à ta lumière.» Les Taborites chantaient cela du Tabor: aujourd'hui le Tabor, c'est la France!»

Il se tut quelque temps. Sa physionomie avait pris l'expression du bonheur.

«Je suis heureux, s'écria-t-il; gloire à Dieu!... Gloire à Dieu dans le ciel, comme dit l'Évangile, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté!... Ce sont les anges, qui chantent cela; je me sens comme les anges, et je chanterais avec eux... Qu'est-il donc arrivé?... Je suis toujours au milieu de vous, mes amis, je suis toujours avec toi, ô mon Ève, ô ma Consuelo! voilà mes enfants, les âmes de mon âme. Mais nous ne sommes plus dans les monts de la Bohême, sur les débris du château de mes pères. Il me semble que je respire la lumière, et que je jouis de l'éternité... Qui donc d'entre vous disait tout à l'heure: Oh! que la vie est belle, que la nature est belle, que l'humanité est belle! Mais il ajoutait: Les tyrans ont gâté tout cela... Des tyrans! il n'y en a plus. L'homme est égal à l'homme. La nature humaine est comprise, reconnue, sanctifiée. L'homme est libre, égal, et frère. Il n'y a plus d'autre définition de l'homme. Plus de maîtres, plus d'esclaves... Entendez-vous ce cri: Vive la république! Entendez-vous cette foule innombrable qui proclame la liberté, la fraternité, l'égalité... Ah! c'était la formule qui, dans nos mystères, était prononcée à voix basse, et que les adeptes des hauts grades se communiquaient seuls les uns aux autres. Il n'y a donc plus lieu au secret. Les sacrements sont pour tout le monde. La coupe à tout le monde! comme disaient nos pères les Hussites.»