—Vous êtes fort en colère, reprit le roi avec un rire sardonique; voulez-vous que je vous dise pourquoi? C'est que vous êtes venue ici avec la résolution de vous draper en Romaine devant moi, et que vous voyez que votre comédie me sert de divertissement. Rien n'est mortifiant, surtout pour une actrice, comme de ne pas faire de l'effet dans un rôle.»

Consuelo, dédaignant de répondre, se croisa les bras et regarda fixement le roi avec une assurance qui faillit le déconcerter. Pour échapper à la colère qui se réveillait en lui, il fut forcé de rompre le silence et de revenir à ses railleries accablantes, espérant toujours qu'il irriterait l'accusée, et que pour se défendre elle perdrait sa réserve et sa méfiance.

«Oui, dit-il, comme s'il eût répondu au langage muet de cette physionomie altière, je sais fort bien qu'on vous a fait accroire que j'étais amoureux de vous, et que vous pensez pouvoir me braver impunément. Tout cela serait fort comique, si des personnes auxquelles je tiens un peu plus qu'à vous n'étaient en cause dans l'affaire. Exaltée par la vanité de jouer une belle scène, vous devriez pourtant savoir que les confidents subalternes sont toujours sacrifiés par ceux qui les emploient. Aussi n'est-ce pas ceux-là que je compte châtier: ils me tiennent de trop près pour que je puisse les punir autrement qu'en vous châtiant sévèrement vous-même, sous leurs yeux. C'est à vous de voir si vous devez subir ce malheur pour des personnes qui ont trahi vos intérêts, et qui ont mis tout le mal sur le compte de votre zèle indiscret et ambitieux.

—Sire, répondit Consuelo, je ne sais pas ce que vous voulez dire; mais la manière dont vous parlez des confidents et de ceux qui les emploient me fait frémir pour vous.

—C'est-à-dire?

—C'est-à-dire que vous me donneriez à penser que, dans un temps où vous étiez la première victime de la tyrannie, vous auriez livré le major Katt à l'inquisition paternelle.»

Le roi devint pâle comme la mort. Tout le monde sait qu'après une tentative de fuite en Angleterre dans sa jeunesse, il avait vu trancher la tête de son confident par les ordres de son père. Enfermé dans une prison, il avait été conduit et tenu de force devant la fenêtre, pour voir couler le sang de son ami sur l'échafaud. Cette scène horrible, dont il était aussi innocent que possible, avait fait sur lui une épouvantable impression. Mais il est dans la destinée des princes de suivre l'exemple du despotisme, même quand ils en ont le plus cruellement souffert. L'esprit de Frédéric s'était assombri dans le malheur, et, à la suite d'une jeunesse enchaînée et douloureuse, il était monté sur le trône plein des principes et des préjugés de l'autorité absolue. Aucun reproche ne pouvait être plus sanglant que celui que feignait de lui adresser Consuelo pour lui rappeler ses anciennes infortunes et lui faire sentir son injustice présente. Il en fut frappé jusqu'au cœur; mais l'effet de la blessure fut aussi peu salutaire à son âme endurcie que le supplice du major Katt l'avait été jadis. Il se leva, et dit d'une voix altérée:

«C'est assez, vous pouvez vous retirer.»

Il sonna, et durant le peu de secondes qui s'écoulèrent avant l'arrivée de ses gens, il rouvrit son livre, et feignit de s'y replonger. Mais un tremblement nerveux agitait sa main et faisait crier la feuille qu'il s'efforçait de retourner.