Un valet entra, le roi lui fit un signe, et Consuelo fut emmenée dans une autre pièce. Une des petites levrettes du roi qui n'avait cessé de la regarder en remuant la queue, et de gambader autour d'elle pour provoquer ses caresses, se mit en devoir de la suivre; et le roi, qui n'avait d'entrailles paternelles que pour ces petits animaux, fut forcé de rappeler Mopsule, au moment où elle franchissait la porte sur les traces de la condamnée. Le roi avait la manie, non dénuée de raison peut-être, de croire ses chiens doués d'une espèce de divination instinctive des sentiments de ceux qui l'approchaient. Il prenait de la méfiance lorsqu'il les voyait s'obstiner à faire mauvais accueil à certaines gens, et au contraire il se persuadait qu'il pouvait compter sur les personnes que ses chiens caressaient volontiers. Malgré son agitation intérieure, la sympathie bien marquée de Mopsule pour la Porporina ne lui avait pas échappé, et lorsqu'elle revint vers lui en baissant la tête d'un air de tristesse et de regret, il frappa sur la table en se disant à lui-même et en pensant à Consuelo: «Et pourtant, elle n'a pas de mauvaises intentions contre moi!»
«Votre Majesté m'a fait demander? dit Buddenbrock en se présentant à une autre porte.
—Non! dit le roi, indigné de l'empressement avec lequel le courtisan venait s'abattre sur sa proie; sortez, je vous sonnerai.»
Blessé d'être traité comme un valet, Buddenbrock sortit, et pendant quelques instants que le roi passa à méditer, Consuelo fut gardée à vue dans la salle des Gobelins. Enfin, la sonnette se fit entendre, et l'aide de camp mortifié n'en fut pas moins prompt à s'élancer vers son maître. Le roi paraissait adouci et communicatif.
«Buddenbrock, dit-il, cette fille est un admirable caractère! A Rome, elle eût mérité le triomphe, le char à huit chevaux et les couronnes de chêne! Fais atteler une chaise de poste, conduis-la toi-même hors de la ville et mets-la sous bonne escorte sur la route de Spandaw, pour y être enfermée et soumise au régime des prisonniers d'État, non le plus doux, tu m'entends?
—Oui, Sire.
—Attends un peu! Tu monteras dans la voiture avec elle pour traverser la ville, et tu l'effraieras par tes discours. Il sera bon de lui donner à penser qu'elle va être livrée au bourreau et fouettée à tous les carrefours de la ville, comme cela se pratiquait du temps du roi mon père. Mais, tout en lui faisant ces contes-là, tu te souviendras que tu ne dois pas déranger un cheveu de sa tête, et tu mettras ton gant pour lui offrir la main. Va, et apprends en admirant son dévouement stoïque, comment on doit se conduire envers ceux qui vous honorent de leur confiance. Cela ne te fera point de mal.»
XIV.
Consuelo fut reconduite chez elle dans la même voiture qui l'avait amenée au palais. Deux factionnaires furent posés devant chaque porte de son appartement, dans l'intérieur de la maison, et M. de Buddenbrock lui donna, montre en main, suivant son habitude imitée de la rigide ponctualité du maître, une heure pour faire ses préparatifs, non sans l'avertir que ses paquets seraient soumis à l'examen des employés de la forteresse qu'elle allait habiter. En rentrant dans sa chambre, elle trouva tous ses effets dans un désordre pittoresque. Pendant sa conférence avec le roi, des agents de la police secrète étaient venus, par ordre, forcer toutes les serrures et s'emparer de tous les papiers. Consuelo, qui ne possédait, en fait d'écritures, que de la musique, éprouva quelque chagrin en pensant qu'elle ne reverrait peut-être jamais ses précieux et chers auteurs, la seule richesse qu'elle eût amassée dans sa vie. Elle regretta beaucoup moins quelques bijoux, qui lui avaient été donnés par divers grands personnages à Vienne et à Berlin, comme récompense de ses soirées de chant. On les lui prenait, sous prétexte qu'ils pouvaient contenir des bagues à poison ou des emblèmes séditieux. Le roi n'en sut jamais rien, et Consuelo ne les revit jamais. Les employés aux basses œuvres de Frédéric se livraient sans pudeur à ces honnêtes spéculations, étant peu payés d'ailleurs, et sachant que le roi aimait mieux fermer les yeux sur leurs rapines que d'augmenter leurs salaires.