En parlant ainsi, Sneyders remplit son verre jusqu'au bord et celui de doña Juana à demi; mais elle le laissa sur la table et ne daigna point y mouiller ses lèvres pâles.

—Eh bien, Madame la gouvernante, dit-il, ne voulez-vous point me faire raison? Refuserez-vous de boire avec moi à la santé de notre digne parent et collègue le gouverneur d'Anvers? ce bon et fidèle protestant qui a jadis, dans nos vieilles guerres de Flandre, occis tant de papistes et d'idolâtres! ce rude et austère magistrat qui rend si bien la justice sans assemblées délibératives et vous fait pendre le premier venu au-dessus des fossés de sa ville, sans qu'il y ait seulement un bourgeois qui en demande la raison, tant sont grands le crédit du gouverneur et la confiance qu'il inspire!

La pauvre Juana, muette de désespoir, écoutait d'un air morne cette gracieuse invitation; elle n'ignorait pas les intentions de son mari, et l'accueil qui attendait le page à Anvers. Mais elle trouva dans sa fierté de femme et d'Andalouse le courage de supporter cette affreuse idée, et de dérober à son mari le plaisir de contempler sa douleur; elle se tourna vers Sneyders, qui s'était appuyé sur le dossier de son fauteuil d'un air à la fois niais et méchant et, saisissant son verre d'une main plus assurée:

—Si la confiance des Anversois dans leur gouverneur est si aveugle, dit-elle, c'est qu'apparemment ils le savent incapable d'une action lâche et d'un crime inutile.

En parlant ainsi, elle souleva son verre, et, comme elle l'approchait de celui de son mari, le son d'une guitare, accompagnée d'une voix triste et voilée, chanta en espagnol, sous la fenêtre, le refrain d'une des romances bien-aimées de Juana; cette voix ne pouvait être méconnue un instant des deux personnes qui l'entendirent. Une expression de stupeur et de dépit se peignit sur la face rouge du gouverneur; les yeux de Juana lancèrent un éclair de joie et de triomphe; l'éclat de la santé reparut sur ses joues, et, frappant de son verre le verre de son mari:

—Je bois, lui dit-elle, à la santé de notre parent et ami, le brave gouverneur d'Anvers!

On chercha Ramire; on ne le retrouva pas. Après avoir rassuré sa maîtresse sur son sort, il s'était enfui du château, et il avait sagement agi, car le gouverneur de Berg-op-Zoom n'eût pas confié, cette fois, à autrui, le soin de sa vengeance. Le page prit du service sous les ordres de Gaston d'Orléans qui vint combattre pour l'Espagne contre le roi de France son frère. On assure que lorsque la paix générale fut conclue, en 1648, Ramire, parvenu à un rang important dans l'armée, rendit de grands services au vieux gouverneur d'Anvers, qui par politique ou par loyauté, avait refusé de seconder les desseins de Sneyders; ce qu'il y a de certain, c'est que Sneyders avait péri durant la guerre, et que le page était guéri de son amour pour la belle Juana, après douze années de guerre et d'ambition. Cependant, je ne saurais assurer qu'en la retrouvant à la cour de l'Empereur, comme elle pouvait être encore jeune, belle et riche, ce qui n'a été un défaut dans aucun temps, que je sache, il n'ait pas senti sa passion se rallumer; l'histoire n'en dit rien, et il ne tient qu'à vous de terminer celle-ci par un mariage, si ce dénoûment vous plaît.

GARNIER

Il y a peu de traits dans l'histoire des peuples et dans les révolutions des empires qui puissent servir de matière à plus d'observations philosophiques et psychologiques, que la manière dont mon ami Garnier devint l'amant de sa maîtresse.

Mon ami Garnier est un homme probe et doux, de mœurs pures, modéré en politique, plein d'idées neuves et de respect pour les convenances. C'est un garçon si rangé, qu'on ne l'entend jamais parler de ses dettes; point fanfaron, point querelleur, incapable de battre son domestique s'il en avait un, conservant d'ailleurs un juste orgueil, principalement ses jours de barbe. Son extrême propreté et la douceur de ses manières ont toujours suffi, dans le petit cercle où il vit, pour lui faire pardonner certain penchant pour l'école satanique. Je ne pense cependant pas qu'il se soit jamais cru absolument lord Byron; mais il s'en faut de si peu que ce n'est pas la peine d'en parler, et la chose est d'ailleurs si simple et commune à tant de gens, que je ne vois pas trop pourquoi il aurait eu la modestie de s'en priver.