Non-seulement il est très-facile aujourd'hui d'être lord Byron, mais il est encore très-difficile de ne pas l'être. Je ne parle pas des littérateurs; s'en abstenir leur est entièrement impossible. La raison en est aisée à concevoir, puisqu'on ne saurait faire un livre sans que les journaux en parlent, et que les journaux ne sauraient en parler sans mentionner Byron. Le nom de Byron se trouve dans tous les articles littéraires imprimés depuis 1826. Mais, pour ne parler que de la vie privée, cette sorte de personnage indispensable dans les coteries se propage de jour en jour dans tous les rangs de la société. Le dandysme a commencé, il est vrai, en Angleterre par exiger que pour remplir ce rôle on boitât d'une manière assez marquée; mais on a aujourd'hui des idées plus tolérantes à cet égard, il suffit qu'on s'en reconnaisse la vocation; et dans le cas où elle serait faible, un valet de chambre bien appris doit, en vous donnant vos gants et votre canne, ajouter avec respect: «Et que Monsieur ait la bonté de se rappeler qu'il imite Byron.»
Garnier, selon ses facultés, avait fait à tout cela quelques petites modifications. La tranquillité de ses occupations et l'éloignement de son quartier ne lui permettaient pas de mépriser les hommes. J'ai dit, d'autre part, qu'il avait peu de dettes; il ne faisait point de vers et détestait les ours et les pintades. En outre, chose importante, il n'avait pas de maîtresse, point de gastrite et possédait un seul habit. En un mot, il n'avait de notablement commun avec le noble lord que les bras et les jambes, encore ne puis-je parler que d'une seule, Garnier étant d'une construction ordinaire et très-ferme sur ses deux larges pieds.
Quoi qu'il en soit, le sort avait réservé à cette douce et bonne créature un des coups les plus frappants. Deux incidents d'une faible importance déterminèrent l'épisode le plus critique de sa vie. Ceux qui liront cette histoire verront qu'il était né pour justifier deux proverbes opposés l'un à l'autre, et ils ne s'en étonneront pas, puisque tous les proverbes ont leur contraire et que la sagesse des nations s'arrange toujours, quand on la consulte, pour répondre oui et non tout à la fois, comme, par exemple: «Qui ne risque rien n'a rien.—Tout vient à point à qui sait attendre.» Bien supérieure en cela aux oracles anciens, qui ne répondaient jamais ni oui ni non.
Certain jour d'un hiver rigoureux, Garnier, tristement appuyé sur son poêle éteint, réfléchissait aux choses de ce monde. Il regardait sa provision de bûches, ses livres, sa table de nuit, sa chandelle et son habit vert, et il disait, en secouant la tête, que ce n'était pas là le véritable bonheur.
Cette provision, il faut l'avouer, était mesquine, ces livres étaient noirs et enfumés, cette chandelle était mourante, et l'habit vert était attendrissant. Oui, si vous l'aviez vu, étalé sur cette chaise à demi rompue, avec ces plis misérables et cet air de bonhomie, lui, l'habit de fête, l'étendard du dimanche! les parements vous eussent navré, le collet vous eût tiré des larmes des yeux.
Ce n'est pas que Garnier n'eût l'âme bien placée: il ne s'aveuglait sur quoi que ce soit et n'accordait pas à un tailleur plus de respect qu'il ne devait. Mais, s'il est vrai que tout homme ait ses mauvais jours, n'est-il pas vrai aussi que la pauvreté n'est pas faite pour les adoucir? La mélancolie, qui se glisse dans les palais sous la forme d'un melon mal digéré ou d'un roman nouveau, est, dit-on, tout aussi réelle que celle qui habite le toit d'un pauvre diable sous la forme d'un mémoire de blanchisseuse ou d'un bouton de moins à un unique habit. Cela n'est ni juste ni charitable. Pour les riches, la tristesse n'est que la sœur de l'ennui; elle entre parfois par les balcons entr'ouverts, pour traverser, comme un fil de la bonne Vierge, les longues galeries; elle s'accroche un instant aux lambris sculptés et aux angles des cadres gothiques. Puis l'aboiement d'un chien, le parfum d'une tasse de thé la chassent et la dissipent dans les airs. Mais elle étend dans les mansardes, de la porte à la fenêtre, sa longue toile d'araignée; de faibles rayons de soleil glissent à peine et se font jour entre ces réseaux épais; un insecte y danse çà et là au milieu d'un flot de poussière, tandis que le monstre aux pattes velues s'y accroche et s'y suspend dans tous les sens.
Garnier ouvrit sa fenêtre. Hélas! quel beau froid il faisait! comme s'il y avait de beaux froids quand on compte ses bûches! le soleil était sans nuages, la terre sèche et nette comme une assiette d'étain. Les voitures allaient et venaient. Et lui aussi il aimait la vie! et lui aussi il était abonné à un cabinet de lecture, et il était plein de désirs, plein de séve et de fermentation, comme un drame moderne!
Et lui aussi il voyait passer dans ses rêves des légions de frêles jeunes filles, des armées d'êtres angéliques et des Andalouses échevelées, tout comme un autre! lui aussi il comprenait profondément le moyen âge, et lui aussi il était l'homme de son temps, l'expression du siècle, comme une préface nouvelle! et lui aussi il était allé aux Italiens la veille; il y avait vu un ange de lumière en robe orange.
Voilà ce qui navrait Garnier. Oh! si à cette heure d'angoisse il avait eu une voiture de remise, il serait allé au bois de Boulogne, et il aurait cherché dans la foule bigarrée et étincelante, dans la grande foule aux mille têtes, la robe orange de sa beauté. Oh! s'il avait eu un coursier espagnol, à la fauve crinière, longue et effilée comme de la soie, au pied sonore, à l'œil sanglant; s'il avait eu un traîneau russe, avec ses grelots d'argent et ses mules bondissantes sous les panaches empourprés! une gondole vénitienne avec son falot sur sa tête de cygne et ses deux rames bleues comme deux ailes palpitantes! oh! s'il avait eu un dromadaire égyptien, un renne lapon, un éléphant siamois! oh! s'il avait eu cent écus!