Te moques-tu de l'hospitalité, barde audacieux? N'as-tu pas un chant facile, une mélodie complète? Depuis une heure nous t'écoutons naïvement, soumis à toutes les émotions que tu nous commandes, et à peine as-tu élevé vers les cieux un pieux cantique, tu reprends la voix de l'enfer pour te moquer de Dieu, des hommes et de toi-même! Chante donc au moins la chanson du pays, ou nous arracherons de tes mains la coupe de la joie.
LE CHŒUR.
Dis enfin l'air du pays, ou nous t'arrachons la coupe de la joie.
LE VOYAGEUR, chantant sur le mode de la prière de l'Ermite.
Dieu des pasteurs, et toi, Marie, amie des âmes simples; Dieu des jeunes cœurs, et toi, Marie, foyer d'amour! Dieu des armées, et toi, Marie, appui des braves! Dieu des anachorètes, et toi, Marie, source de larmes saintes! Dieu des poëtes, et toi, Marie, mélodie du ciel! écoutez-moi, exaucez-moi. Soutenez le pèlerin, conduisez le voyageur, préservez le soldat, visitez l'ermite, souriez au poëte, et, comme un parfum mêlé de toutes les fleurs que vous faites éclore pour lui sur la terre, recevez l'encens de son cœur, recevez l'hymne de son amour...
Eh bien, le refrain vous embarrasse? Vous ne savez comment rentrer dans le ton et dans la mesure? Du courage, écoutez comment je module et comment je résume.
(Il chante.) Moi qui suis un chevrier, je donnerais toutes les chèvres de la sierra pour un regard de ma belle. Moi qui suis un écolier, je brûlerais tous mes livres de la Faculté pour un baiser à travers la jalousie. Moi qui suis un amant heureux, je donnerais tous les baisers de ma belle pour un soufflet appliqué à un pédant. Moi qui suis un amant trompé, je vendrais mon âme pour un coup d'épée dans la poitrine de mon rival. Moi qui suis un meurtrier et un proscrit, je donnerais tous les amours et toutes les vengeances de la terre pour un instant de gloire. Moi qui suis un guerrier vainqueur, je donnerais toutes les palmes du triomphe pour un instant de repos avec ma conscience. Moi qui suis un pénitent absous, je donnerais toutes les indulgences du pape pour une heure de fièvre poétique. Et moi enfin qui suis un poëte, je donnerais toute la guirlande d'or des prix Floraux pour l'éclair de l'inspiration divine... Mais quand mon chant ouvre ses ailes, quand mon pied repousse la terre, quand je crois entendre les concerts divins passer au loin, un voile de deuil s'étend sur ma tête maudite, sur mon âme flétrie; l'ange de la mort m'enveloppe d'un nuage sinistre; éperdu, haletant, fatigué, je flotte entre la lumière et les ténèbres, entre la foi et la doute, entre la prière et le blasphème, et je retombe dans la fange en criant: Hélas! hélas! le voile noir! Hélas! hélas! où sont mes ailes?
LE CHŒUR.
Hélas! hélas! le voile noir? hélas! hélas! où sont mes ailes?
LE CHATELAIN (Récitatif).