—Ne vois-tu pas, dit la fée, que j'en suis venue à ce point de maudire l'éternité de ma vie? que l'ennui m'accable et que je ne me reconnais plus? N'est-ce pas à toi de guérir ce mal, toi qui l'as fait naître? Oui, c'est à force d'essayer de t'aimer dans ton enfance que j'en suis venue à aimer ton enfant!—Tu l'aimes donc? s'écria Hermann. O mère! c'est la première fois que tu dis ce mot-là! C'est Dieu qui le met sur tes lèvres, et je n'ai pas le droit de l'empêcher d'arriver jusqu'à ton cœur.

LI

«Attends-moi ici, ajouta-t-il, je vais te chercher l'enfant.» Et, sans vouloir hésiter ni réfléchir, car il sentait bien qu'il promettait tout ce qu'un homme peut promettre, il redescendit en courant vers sa demeure. Bertha dormait avec sa fille dans ses bras, Hermann prit doucement l'enfant, l'enveloppa dans une douce toison et sortit sans bruit; mais il avait à peine franchi le seuil, que la mère s'élança furieuse, croyant que la fée lui enlevait sa fille.

LII

Et quand elle sut ce que voulait faire Hermann, elle éclata en pleurs et en reproches; mais Hermann lui dit: «Notre grande amie veut aimer notre enfant, et notre enfant, qui nous connaît à peine, ne souffrira pas avec elle. Elle n'aura pas les regrets et les souvenirs qui m'ont tourmenté autrefois ici. Il faut faire ce sacrifice à la reconnaissance, ma chère Bertha. Nous devons tout à la fée, elle m'a sauvé la vie, elle t'a donnée à moi; si nous mourions, elle prendrait soin de nos orphelins.

LIII

«Elle est pour nous la Providence visible. Sacrifions-nous pour reconnaître sa bonté.» Bertha n'osa résister; elle dit à Hermann: «Emporte vite mon trésor, cache-le, va-t'en; si je lui donnais un seul baiser, je ne pourrais plus m'en séparer.» Et quand il eut fait trois pas, elle courut après lui, couvrit l'enfant de caresses et se roula par terre, cachant sa figure dans ses cheveux dénoués pour étouffer ses sanglots. «Ah! cruelle fée! s'écria Hermann vaincu, non! tu n'auras pas notre enfant!

LIV

—Est-ce là ta parole? dit Zilla, qui l'avait furtivement suivi et qui contemplait avec stupeur son désespoir et celui de sa femme; crains mon mépris et mon abandon!—Je ne crains rien de toi, répondit Hermann; n'es-tu pas la sagesse et la force, la douceur par conséquent? Mais je crains pour moi le parjure et l'ingratitude. Je t'ai promis ma fille, prends-la.» Bertha s'évanouit, et la fée, s'emparant de l'enfant comme un aigle s'empare d'un passereau, l'emporta dans la nuit avec un cri de triomphe et de joie.

LV