«Puisque cet être insensé se refuse à l'amour pour moi, pensait-elle, pourquoi ai-je pris ce tourment, ce vivant reproche qui remplit le ciel et la terre? S'il faut que le désir de cet amour me brûle, ou que le regret de ne pas l'inspirer me brise, le seul remède serait d'anéantir la cause de mon mal. N'est-ce pas une cause aveugle? Cette enfant qui s'éveille à peine à la vie a-t-elle déjà une âme, et d'ailleurs si l'âme des hommes ne meurt pas, est-ce lui nuire que de la délivrer de son corps?»
LXI
Elle étendit ses deux bras sur l'abîme, et l'enfant, avertie de l'horreur du danger par l'infernale joie de la cascade, jeta un cri si déchirant que le cœur glacé de la fée en fut traversé comme par une épée. Elle la rapprocha impétueusement de sa poitrine et lui donna un baiser si ardent et si humain que l'enfant en sentit la vertu maternelle, s'apaisa et s'endormit dans un sourire. Zilla joyeuse, la contemplait, mollement étendue sur ses genoux aux premières pâleurs du matin.
LXII
Et son âme se transformait comme les nuages épars au flanc de la montagne. Son ardente volonté se fondait comme la neige, son besoin de domination s'effaçait comme la nuit. Une nouvelle lumière, plus pure que celle de l'aube pénétrait dans son cerveau; des chants plus suaves que ceux de la brise résonnaient dans ses oreilles. Elle pensait à la douce Bertha et se sentait douce à son tour. Quand l'enfant fut reposée, elle se pencha vers ses petites lèvres roses, en obtint un baiser et redescendit heureuse vers la demeure d'Hermann et de Bertha.
LXIII
«Voilà votre fille, leur dit-elle; j'ai voulu éprouver votre amitié. Reprenez votre bien. J'en connais le prix désormais, car j'ai senti que sa mère ne l'avait pas acheté trop cher par la souffrance. J'ai compris aussi ton droit, Hermann! L'homme qui asservit et pille la terre obéit à la prévoyance paternelle; la mort est au bout de sa tâche, mais il a cette compensation de l'amour pendant sa vie. J'offenserais la justice au ciel et sur la terre, si je prétendais posséder à la fois l'amour et l'immortalité.»
LXIV
Elle les quitta tout aussitôt pour ne pas voir leur joie et retourna dans la solitude, où elle pleura tout le jour. Elle entendit au loin l'assemblée tumultueuse de ses compagnes qui continuaient à s'agiter sur les sommets du sanctuaire; mais cela lui était indifférent. L'orgueil de sa caste immortelle ne parlait plus à son cœur, attendri par de saintes faiblesses. Elle reconnaissait qu'elle n'avait jamais aimé ses nobles sœurs et que le baiser d'un petit enfant lui avait été plus doux que toutes les gloires.
LXV