—C'est prendre beaucoup de peine pour repousser un sentiment de reconnaissance bien pur et bien calme de ma part, reprit-elle en se levant avec une agitation qui démentait ses paroles. J'avais cru, en vous voyant enrôlé tout gratuitement dans mon escorte, pouvoir attribuer ce dévouement à une amitié chevaleresque. Il me semblait que vous me deviez cette amitié-là, à moi qui vous ai si courageusement offert mon amour, et qui, malgré l'outrage que vous m'avez fait de le dédaigner, vous ai gardé un attachement, une estime sincères.
—Si ce sont là vos sentiments pour moi, c'est moi, en effet qui vous dois de la reconnaissance, mais je n'ai pas eu l'occasion de vous la montrer. Voilà tout ce que je voulais dire. Et, à présent, voulez-vous me permettre de vous demander où sont vos amis, et comment il se fait que vous erriez séparée d'eux et seule dans ce pays sauvage?
—Ce pays n'est sauvage qu'en apparence. Il y a, à mi-côte de ce rocher et tout près de ce village, de petites villas où j'ai demeuré l'année dernière avec ma tante; j'en vais louer une pour quelques jours avant de me décider à prendre un parti.
—Mais le prince?…
—Eh bien, le prince!… dit-elle en riant, le prince et le docteur, avec leurs cuisiniers et leurs marmitons, font, en ce moment, voile vers Livourne ou vers Ajaccio; que sais-je? Cela dépend du vent qu'il fait, et je ne m'en soucie guère. Est-ce que j'aime le prince, moi? est-ce que je lui appartiens? est-ce qu'il a le moindre droit sur moi? Je suis libre; j'ai eu envie de me marier, je lui ai fait l'honneur de le choisir, je me suis ravisée; après?
—Je ne me suis permis aucune réflexion; je vous demandais seulement si ces aimables et braves personnes étaient en sûreté.
—Parfaitement, puisqu'elles se sont embarquées hier à la pointe du jour. Vous voulez savoir nos aventures! Oh! elles sont moins brillantes que les vôtres. Nous avons traversé en voiture un affreux pays plat où j'aurais dormi de grand coeur si le prince ne m'en eût empêchée en dormant lui-même. Imaginez, mon cher, la plus utile et la plus opportune découverte! Le prince ronfle à couvrir le bruit d'une voiture lancée à fond de train! J'ai une horreur particulière pour cette infirmité. Mon cher oncle, lord B***, s'endort tous les soirs dans un coin du salon de sa femme, et il ronfle! Le prince ronfle absolument de la même manière que lui; une manière si ridicule, si inconvenante, si irritante et à la fin si effrayante, qu'en traversant la forêt de Laurentium, je crus que tous les buffles des marécages couraient après nous. Je me jurai de n'être jamais la femme d'un homme qui ronfle, et j'éveillai le docteur pour le lui déclarer, pendant que son ami continuait à ronfler. Le docteur essaya de me ramener à ce qu'il appelait la raison; mais quand il eut épuisé son éloquence pour me convaincre, savez-vous ce qu'il imagina? Je vous le donne en cent!
—Il voulut vous retenir malgré vous?
—Mieux que ça! il m'offrit son coeur et ses cinquante-cinq ans! Vous me direz qu'il est plus beau que le prince; mais il n'est pas prince: il est roturier et républicain, et il mange deux fois plus que le prince, qui mange déjà deux fois trop puisque ça le fait ronfler.
J'avais fort envie de rire, continua Medora, mais je préférai me fâcher, afin d'en finir plus vite. Le prince n'entendit rien, ce qui donna à son lourd sommeil un ridicule de plus. Quand nous fûmes sur la grève, il bailla d'une manière indécente et remplit la voiture d'une odeur de vieux cigare, mêlée à je ne sais quels vieux parfums de lavande attachés à sa barbe. Se parfumer de lavande! c'est tout ce que j'exècre! Je le pris en horreur, et, sautant sur le sable, je déclarai que j'avais réfléchi et changé d'idée; que je ne voulais plus me marier ni m'enfuir, mais retourner sur l'heure chez ma tante Harriet.