Mon pauvre prince parla de se brûler la cervelle; le docteur se chargea de l'en empêcher dans le cas où il en aurait réellement envie, et, comme ledit docteur était fort piqué de mes dédains pour lui, il voulut démontrera son ami que j'étais une tête folle et un démon. Le pauvre prince prenait mon parti et s'accusait, la discussion menaçait de se prolonger, mais le jour grandissait. Les gardes-côtes paraissaient au loin. Le patron de l'affreuse petite chaloupe, où je n'eusse pas voulu embarquer seulement un de mes souliers, s'impatientait et menaçait de prendre le large sans passagers. Je coupai court à la situation en m'élançant sur Otello, que le groom avait amené sur nos traces, et en disant des choses désagréables à mes vieux Lindors pour les dégoûter de me retenir. Puis, je saisis un moment où le prince, surpris par une quinte de toux, ne pouvait plus se pendre à la bride d'Otello, pour faire un temps de galop comme je n'en ai fait de ma vie. Le prince eut la générosité de vouloir me laisser un de ses domestiques pour me ramener à Rome; mais tous étaient compromis, sauf le groom, qui consentit à suivre ma destinée. Je le vis courir après moi, mais je ne me laissai rejoindre par lui que lorsque j'eus vu, de mes propres yeux, la chaloupe en mer et la grève déserte.
Alors j'ai été prendre du repos à Albano; et, comme aucun mandat d'arrêt ne menace ma liberté, mais que j'aime autant ne pas afficher mes sottes velléités de mariage et le risible dénouement de mon aventure romanesque, je suis partie d'Albano, ce matin avant le jour, pour aller, comme je vous l'ai dit, à Rocca-di-Papa, où je suis certaine de ne trouver en cette saison aucun être civilisé qui me connaisse, et où la solitude ne conseillera ma conduite à venir.
XLIV
Après avoir raconté son escapade avec cette sorte de candeur propre aux êtres qui n'ont pas beaucoup de religion morale, la belle Medora remit tranquillement son chapeau et, voulant l'assujettir dans ses cheveux pour reprendre son voyage, elle m'ordonna de chercher dans la mousse une grande épingle d'acier qu'elle y avait laissée tomber en se décoiffant brusquement.
Son aventure, quoique gaiement racontée, m'avait paru longue, dans la situation précaire où je me trouvais. Ce n'est pas quand il faut avoir l'oeil et l'oreille aux aguets, se rendre compte du moindre bruit et du moindre mouvement autour de soi, que l'on se sent bien disposé à prendre la vie par le côté léger et facile, comme cette Anglaise capricieuse semblait résolue à le faire. La circonstance de l'épingle qu'elle me faisait chercher me parut un raffinement de bravade égoïste, d'autant plus qu'elle se mit à rire tout haut, je ne sais de quoi; peut-être de l'idée qu'il serait fort plaisant pour moi, après avoir surmonté des dangers sérieux, d'être surpris par mes ennemis, pour m'être obstiné, hors de saison, à chercher une épingle.
L'amour-propre dont, quoi qu'on fasse, on ne se débarrasse jamais entièrement quand on se sent ou quand on se croit mis au défi par une jolie femme, m'empêcha de laisser voir mon impatience, et j'arrivai à retrouver la perfide épingle sans me départir du plus convenable sang-froid.
—C'est bien! me dit-elle en la recevant d'un air de bizarre triomphe: vous êtes véritablement le seul homme que j'aurais pu aimer! Mais je n'aimerai plus personne, si ce n'est d'amitié. An revoir donc, et bonne chance pour rentrer à Mondragone!
Elle fit deux pas et se retourna en disant:
—Vous ne venez pas m'aider à remonter sur mon cheval?
—Non! répondis-je, révolté de cette nouvelle exigence; j'entends venir.