C'est dans l'autre nef latérale que fonctionnaient, en ce moment, deux des quatres cheminées monumentales dont nous avions vu la fumée passer sur la petite terrasse du casino. Les réjouissantes odeurs dont Tartaglia s'était délecté se trouvaient justifiées par des préparatifs assez confortables. Outre le marmiton qui venait de m'accueillir, un grand cuisinier à barbe noire, majestueux comme le roi des enfers en personne, s'agitait lentement autour des fourneaux, et surveillait une douzaine de casseroles de très-bonne mine.
Aucune espèce de porte, aucune croisée apparente ne trahit l'existence de cet immense local, suffisamment chauffé et aéré par les vastes cheminées. Toutes les anciennes issues sont murées par des massifs d'une épaisseur égale à la profondeur de leurs embrasures; seulement, au centre de la grande nef du milieu, un large escalier descend à un péristyle terminé par une arcade à cintre rampant. Ce péristyle était jonché de paille, et quatre bons chevaux y étaient attachés comme dans une écurie.
Mais le détail le plus curieux de cette résidence, c'était le bout de cette nef du milieu, réservé pour le principal habitant et arrangé ainsi qu'il suit:
Dans une demi-rotonde un peu plus élevée sur le sol que le reste de l'édifice, une grande vasque de marbre, correspondant probablement à la fontaine extérieure située au bas des contreforts de la terrasse, faisait danser irrégulièrement un petit jet d'eau, tout récemment remis en exercice au moyen d'une tige de roseau. Une vingtaine de pots à fleurs entouraient cette fontaine. C'étaient des fleurs de serre froide assez communes, et quelques petits orangers, objets de luxe bourgeois, ici tout comme à Paris; mais le maigre parfum de ces plantes était neutralisé par ceux du poisson cuit au vin et de la graisse fondue qui avaient chatouillé l'odorat de Tartaglia si agréablement, et qui remplissaient énergiquement l'atmosphère où nous nous trouvions introduits.
Du reste, la demi-rotonde où l'on était en train de servir le repas offrait un aspect de confortable ingénieusement conquis sur la tristesse et le délabrement de l'édifice. Les froides parois étaient tendues de vieilles tapisseries, jusqu'à la hauteur d'une dizaine de pieds. Le pavé était recouvert de nattes, et, sous la table, de peaux de chèvres à long poils. Un grand sofa, dont la vétusté était cachée par plusieurs manteaux étalés dessus, ainsi que quatre fauteuils sur lesquels on avait jeté des napperons blancs en guise de housses; un pianino assez laid, placé sur une estrade de planches brutes, pour le préserver de l'humidité; un vaste brasero allumé qui cuisait le pauvre instrument d'un côté, tandis qu'il se morfondait de l'autre au voisinage de la fontaine, circonstances qui m'expliquèrent bien pourquoi il m'avait paru si faux; un magnifique bureau Pompadour, dont la marqueterie de bois de rose était à moitié tombée et dont les cuivres étaient verdis par l'oxyde; une toilette de nécessaire de voyage très-élégante, étalée sur une table recouverte d'un grand cache-nez de cachemire, en guise de tapis; un lit de fer, orné d'une courte-pointe d'indienne à fleurs, et entouré d'un vieux paravent; une guitare qui n'avait plus que trois cordes, la table, dressée au milieu de l'hémicycle et toute servie en vieille faïence ébréchée et dépareillée, mais dont quelques pièces étaient fort précieuses quand même; enfin, un amorino en marbre blanc, placé dans un petit myrte en caisse, taillé en berceau, objet de goût qui avait la prétention d'être un surtout: tels étaient l'ameublement et la décoration de cet appartement complet, improvisé dans un compartiment de l'unique salle.
Le reste était à la fois la cuisine, le lavoir, l'écurie et le dortoir des valets, dont les lits composés chacun d'une planche, d'une botte de paille et d'un manteau, étaient très-proprement disposés sur les bases colossales des piliers.
Je vous répète que ceci est un inventaire dressé après coup et à loisir; car, dans le premier moment, passant de l'obscurité à la vive lumière des torches qui éclairaient l'ensemble, et des bougies qui brillaient dans la partie réservée au repas, si je vis quelque chose, je ne compris absolument rien, sinon que j'avais à répondre aux politesses d'un personnage accouru à ma rencontre, lequel se hâta de me dire qu'il n'était pas mon hôte, mais un ami du prince; et qu'il allait me conduire au salon.
Ce salon, vous le connaissez déjà. C'était l'espace compris entre le sofa, les fauteuils, le pianino, la fontaine et le brasero.
Mon guide, dont la figure me tourmentait d'une vive réminiscence, et devant lequel les valets se rangèrent en l'appelant signor dottore, me demanda gaiement pardon de me faire passer par la cuisine, par l'écurie et par l'office.
—La maison du prince est si mal distribuée, dit-il en riant, qu'il n'y a pas d'autre entrée; mais ce qui corrige cet inconvénient, ajouta-t-il d'un air expressif, en s'arrêtant au centre de l'édifice et en me montrant l'escalier qui descendait à l'arcade fermée seulement par un tas de paille, c'est qu'il y a une sortie!